L’église Saint-Anne de Jérusalem
Par Claude Kern

« La sécurité française est assurée à l’intérieur… ça a toujours été comme ça… sous le contrôle de notre Consul général… Il y a des règles les amis, on va respecter les règles… établies depuis des siècles… C’est la France ici… tout le monde connait les règles… sortez s’il vous plait… les règles ne vont pas changer avec moi ».
Ces paroles fermes et agacées furent prononcées le 22 janvier 2020 par le président de la République française Emmanuel Macron lors de sa visite à Jérusalem, au cours de son voyage en Israël. Elles s’adressaient au responsable des forces israéliennes chargées de sa sécurité au milieu de la foule qui l’entourait et face aux caméras des médias internationaux. L’altercation se produisit à l’entrée de l’église Saine-Anne située dans la vieille ville de Jérusalem.. Le chef d’État refusait l’accès de l’édifice aux agents israéliens qui voulaient pénétrer avec lui dans l’enceinte.
En 1996 déjà, Jacques Chirac alors président, avait refusé d’entrer dans cette même église tant que les soldats israéliens chargés de sa protection n’en seraient pas sortis.
De quoi s’agit-il? Quelles sont les règles évoquées par le président de la République française? Que représente l’église Sainte-Anne pour la France et pour Israël? Quelle est la nature des tensions exprimées lors de cette visite?
L’église Sainte-Anne et le patrimoine français à Jérusalem
L’église Sainte-Anne est située dans la vieille ville de Jérusalem. Elle fut construite par les croisés en 1140, sur les vestiges d’une ancienne église byzantine du VIIème siècle.
La volonté de la France de protéger les communautés religieuses chrétiennes en Palestine date des croisades. La domination de l’Empire ottoman sur les lieux saints entraîna dès 1535, un premier accord, dit Capitulation, entre François Ier et le sultan Soliman le Magnifique. Cette entente donnait le droit aux chrétiens de voyager, de commercer et leur accordait la liberté de religion. Par la suite, d’autres accords similaires furent signés par les rois de France avec la Sublime Porte. La France assurait ainsi un protectorat catholique officieux en Orient.
Le statut actuel de l’église Sainte-Anne remonte à la seconde moitié du XIXème siècle et à l’engagement de la France dans la guerre de Crimée qui avait opposé l’Empire ottoman à l’Empire russe. En 1856, à la fin de la guerre, gagnée par l’Empire ottoman, avec l’aide de la France et de la Grande-Bretagne, le sultan Abdülmecid Ier offrit l’église Sainte-Anne à l’empereur Napoléon III. L’édifice, alors sous la protection de la France, fut confié à l’ordre missionnaire des Pères blancs, ordre investi dans
L’évangélisation des populations africaines colonisées et dans la protection des chrétiens d’Orient
Le rôle particulier de la France en Palestine fut confirmé en 1898 par le pape Léon XIII: « une mission confiée par la Providence à la France »[1]. À la fin du XIXème siècle, toutes les puissances occidentales se tournaient vers Jérusalem, pour la préservation des lieux saints de la chrétienté, mais aussi pour prendre position en Palestine, une porte d’entrée vers l’Orient et un enjeu de poids, avec l’affaiblissement de l’Empire ottoman.
Au XXème siècle, la France laïque ne renonça pas à son protectorat catholique. Les accords de Mytilène en Grèce (1901) et de Constantinople (1913) confirmèrent le rôle de la France dans le protectorat de Jérusalem. Des avantages fiscaux et douaniers furent consentis par l’Empire ottoman. Le statut des institutions catholiques françaises était régularisé. Les accords fonciers protégeaient des risques d’expropriation, garantissaient le maintien des établissements désormais officiellement protégés par la France.
Après la première Guerre mondiale et la chute de l’Empire ottoman, la Grande-Bretagne mandataire en Palestine maintint les accords jusqu’à l’indépendance d’Israël en 1948. La déclaration d’Indépendance du 14 mai 1948 affirmait que:
« L’État d’Israël … garantira la liberté de culte, de conscience, de langue, d’éducation et de culture, et assurera la protection des lieux saints de toutes les religions, et sera fidèle aux principes de la charte des Nations Unies »[2].
Le statut de la France, protectrice des lieux saints et détentrice d’un patrimoine historique, fut reconnu par Israël en septembre 1948, quelques mois après l’indépendance, par les accords « Chauvel / Fischer ». Maurice Fischer représentant d’Israël en France, adressait une lettre officielle au ministère français des Affaires étrangères : « …mon gouvernement a pour principe de respecter le droits acquis et les privilèges des établissements français »[3].
Outre la garantie des droits de propriété, Israël maintenait les exemptions de taxes foncières et municipales, ainsi qu’une franchise douanière, qui permettaient aux institutions chrétiennes d’assurer leur fonctionnement. La France se voyait également reconnaitre un statut de puissance protectrice sur de nombreuses institutions. Des honneurs liturgiques étaient accordés à la République: le Consul de France était le seul diplomate à bénéficier d’une entrée officielle au Saint-Sépulcre[4].
L’église Sainte-Anne fait ainsi partie du patrimoine français de Jérusalem, avec le Tombeau des rois, l’église du Pater Noster et l’abbaye de Sainte-Marie de la Résurrection à Abu Gosh. Ces territoires sont complétés par plusieurs dizaines d’institutions chrétiennes (écoles, hôpitaux, institutions diverses).
Le conflit patrimonial
L’altercation du 22 janvier 2020 à l’entrée de l’église Sainte-Anne exprime les tensions qui entourent les patrimoines des Églises à Jérusalem. L’entrée des services de sécurité israéliens dans l’enceinte du bâtiment pour assurer la protection du chef d’État français fut considérée par ce dernier comme une enfreinte aux accords en vigueur. La forme semble à la limite de l’anecdote mais le fond est beaucoup plus significatif. Lorsque le président Macron refuse l’entrée des gardes israéliens, il rappelle l’appartenance française de l’édifice. Lorsque les forces de sécurité israéliennes veulent y pénétrer, elles affirment leur souveraineté sur un domaine, certes sous protectorat français, mais sans le statut d’extraterritorialité d’une ambassade.
Cet évènement marque d’autres oppositions encore plus profondes.
La France ne reconnait pas Jérusalem, ni comme capitale, ni comme partie intégrante de l’État d’Israël. Elle s’attache au statut international de la ville, suivant les résolutions de l’ONU. Dans une déclaration du 14.05.2018, le ministre français des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian rappelait la position française sur Jérusalem: « Le statut de Jérusalem devra être déterminé dans le cadre de négociations… afin de parvenir à une solution juste et durable, à savoir deux États… ayant l’un et l’autre Jérusalem comme capitale »[5].
Israël, de son côté, développe sa capitale Jérusalem, unifiée depuis la guerre des Six jours de 1967, avec l’objectif clair des gouvernements successifs d’étendre l’emprise de la population juive sur la ville, au détriment principal de la population arabe. Cette volonté d’expansion inquiète les Églises en ce qui concerne la conservation de leur propre patrimoine. Israël, qui se fait fort de respecter la lettre des accords avec les Églises, a néanmoins entrepris au cours des années passées plusieurs actions qui – à juste titre ou non – déclenchèrent des oppositions, et conduisit l’État hébreu à renoncer ou temporiser. Quelques exemples illustrent la politique israélienne.
En février 2018, un conflit éclata entre d’un côté le gouvernement israélien et la mairie de Jérusalem, et de l’autre les responsables des trois Églises de la ville. Le motif était la décision du gouvernement et de la mairie de taxer les activités commerciales liées aux pèlerinages et au tourisme, de lever des impôts sur les propriétés non cultuelles de l’Église, (commerces, bureaux, écoles, hôpitaux, institutions diverses), et de bloquer les comptes des Églises qui refusaient de s’acquitter. Israël décidait de limiter les avantages fiscaux et douaniers aux institutions purement cultuelles. Pour l’Église cette mesure contrevenait aux accords d’exonération des institutions chrétiennes en vigueur depuis le début du XXème siècle. En représailles, les responsables du Saint-Sépulcre décidèrent de fermer l’accès du public. Après trois jours de bras de fer, le bureau du Premier ministre suspendit les mesures contestées[6].
En avril 2022, les églises de Jérusalem dénoncèrent un projet du ministère de l’environnement autour du Mont des Olivier, une des sept collines de Jérusalem avoisinant les murailles de la vielle ville. Pour les juifs, il héberge un des deux grands cimetières de la ville, haut lieu spirituel dans l’attente de l’arrivée du Messie. Pour les chrétiens,
« c’est le lieu où Jésus est allé prier avant sa Passion, et d’où il est monté vers le ciel cinquante ans après sa résurrection »[7].
L’autorité israélienne des Parcs et de la Nature projetait d’élargir le parc naturel des « Murs de Jérusalem » qui inclut le site, vers une zone comprenant des terrains appartenant à las communauté chrétienne. Pour les opposants, ce projet représentait un plan de colonisation juive autour de la vieille ville. Israël n’envisageait pas d’expropriation contraire aux accords, mais un droit de regard sur la gestion des terrains appartenant à la communauté chrétienne. Une lettre de protestation commune fut adressée par les trois principaux responsables de l’Église en Israël: le patriarche grec orthodoxe de Jérusalem Théophile III, le custode en Terre sainte catholique Francesco Patton et le patriarche arménien de Jérusalem Nourhan Manougian, qui y voyaient une stratégie pour diluer la présence chrétienne. Face aux oppositions le projet fut mis en attente.
En 2004, un groupe financier israélien acquit les droits à des baux emphytéotiques sur trois bâtiments de l’Église situés dans la vieille ville et le quartier musulman de Jérusalem. La vente fut réalisée par l’Église grecque dirigée par le patriarche Irénéos Ier. L’opération, vivement critiquée, conduisit à la destitution du patriarche l’année suivante.
Par la suite, l’Église orthodoxe engagea des poursuites pour faire annuler la cession, conclue selon elle sur des bases illégales. Les acquéreurs étaient en fait l’association juive Ateret Cohanim, qui œuvre pour le peuplement juif des quartiers arabes de Jérusalem. La Cour suprême israélienne, saisie de l’affaire, confirma la cession en juin 2022.
Ces trois exemples illustrent les craintes des dirigeants de l’Église pour la préservation de leur patrimoine à Jérusalem, face à la volonté israélienne d’implanter la population juive dans toute la ville « Une et indivisible »[8], tout en respectant la lettre des accords patrimoniaux historiques vis à vis de la communauté internationale.
L’incident du 22 janvier 2020 à l’église Sainte Anne de Jérusalem est une des expressions des conflits patrimoniaux latents entre Israël, l’Église et la France. L’altercation, vraisemblablement planifiée, illustre la volonté française de poursuivre son rôle de protecteur du patrimoine chrétien de Jérusalem, assumé depuis le XVIème siècle, tout en maintenant des relations cordiales avec Israël. Anticipé par Israël, l’incident illustre la revendication de sa souveraineté sur la ville, qu’elle justifie par le libre accès des pèlerins sur l’ensemble des sites religieux. Parallèlement, l’État hébreu y poursuit l’expansion juive, par une politique de petits pas et de compromis, en s’efforçant de maintenir les meilleures relations avec la chrétienté, dont la France est un des éminents représentants. Les parties défendent leurs intérêts mais le conflit reste feutré, sans commune mesure avec les tensions extrêmes liées aux conflits patrimoniaux entre juifs et musulmans, dont le Mont du Temple à Jérusalem est le cas le plus sensible.
[1] DURAND Jean-Paul, « Les accords de Mytilène de 1901 entre le gouvernement français et la Sublime Porte, pp185-202 »,www.publications- erome.it, consulté le 20.10.2022
[2] Déclaration d’Indépendance de l’Etat d’Israël, traduction en français par le ministère israélien des Affaires étrangères, digithèque MJP, mjp.univ-perp.fr
[3] in CALVO Michaël, The Middle East and World War III, 14.06.2021, themiddleeastandworldwar3.com
[4] source TESSIER D’ORFEUIL Yves, adjoint au conseiller pour les Affaires religieuses au ministère des Affaires étrangères, Communication à l’Institut de Monde arabe du 6.02.2014, in l’Oeuvre d’Orient 11.02.2014.
[5] LE DRIAN Jean-Yves, Publication du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, 14.05.2018, Tweeter, @JY_Ledrian
[6] source DELTEIL Guilhem, RFI, 27.02.2018.
[7] BEAULIEU Marie-Armelle, rédactrice en chef de Terre Sainte Magazine, citée par Pierre Simon Assouline, Protestinfo, 8.04.2022.
[8] Loi fondamentale d’Israël, du 30.07.1980, citée par CHARBIT Denis, « Israël et ses paradoxes, idées reçues sur un pays qui attise les passions », Le Cavalier Bleu, Paris, 2018.
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Claude Kern (13 décembre 2022). L’église Saint-Anne de Jérusalem. Patrimoines et Politiques Mémorielles. Consulté le 13 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/vwco
