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Les “mosquées Kadyrov” : nouveau patrimoine tchétchène

Par Tiphaine Gingelwein

 

La Tchétchénie est un territoire musulman de la Fédération de Russie. Elle a connu une islamisation assez tardive, achevée au XVIIIe siècle par les confréries soufies Naqshbandiya et Qadiriya, grâce à des prédicateurs qui prennent la tête de la résistance face à la conquête russe : Cheikh Mansour, Imam Chamil ou Kounta-Haji. Finalement conquise par l’Empire russe dans les années 1860, la Tchétchénie connait plusieurs séries de révoltes face au pouvoir russe, puis soviétique, jusque dans les années 1940, ce qui entraîne la déportation des peuples tchétchène et ingouche vers la Sibérie et l’Asie centrale en février 1944. Cette déportation, conjointement avec l’athéisme militant soviétique, met à mal les lieux de cultes alors présents en Tchétchénie. Ainsi, d’après les calculs d’Alexandre Bennigsen[1] : avant 1918, on comptait 900 mosquées sur le territoire de la future RSSA Tchétchéno-Ingouche, contre deux en 1978 et sept en 1980, et ce malgré le retour des Tchétchènes et Ingouches en 1957. Si, à partir des années 1980, quelques nouvelles mosquées sont érigées, c’est sans compter sur les guerres de Tchétchénie qui éclatent dans les années 1990-2000 et causent d’immenses dommages aux infrastructures de la région. Ainsi, à l’arrivée au pouvoir d’Akhmat Kadyrov en 2000, puis de son fils Ramzan en 2005-2007, la Tchétchénie, et notamment son patrimoine religieux, est à reconstruire.

Rasul70, 2013, Мечеть «Сердце Чечни» и здание Духовного управления мусульман Чеченской Республики, г. Грозный. [La mosquée « Coeur de la Tchétchénie » et le bâtiment de la Direction spirituelle des musulmans de la République de Tchétchénie, Grozny], URL : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Мечеть_”Сердце_Чечни”.jpg

Des « mosquées cathédrales » à l’emblème du pouvoir kadyrovien

C’est dans ce cadre que sont érigées entre 2006 et 2019 trois mosquées d’envergure dans les villes de Grozny, Argoun et Chali, que nous qualifierons de « mosquées Kadyrov », en raison de leurs noms, mais également de la présence du clan Kadyrov à tous les niveaux, depuis leur construction jusqu’aux cérémonies qui s’y tiennent. Dans cet article, nous nous intéresserons dans un premier temps à l’aspect de ces mosquées, nouveau patrimoine architectural alliant tradition islamique et modernité. Nous aborderons ensuite deux points que ces mosquées servent à promouvoir : la mémoire et le culte d’Akhmat Kadyrov, et le zikr qadiri.

Sur le plan architectural, ces mosquées déclinent le modèle de l’architecture ottomane élaboré par Sinan au XVIe siècle, tout en y apportant des modifications plus ou moins importantes. La mosquée Akhmat Kadyrov « Cœur de la Tchétchénie » de Grozny est celle qui en est la plus proche, puisque son modèle est la Mosquée Bleue (Istanbul, 1609-1616). Nous y retrouvons les caractéristiques de la mosquée ottomane : base carrée, grand dôme central, dômes étagés, forme pyramidale, minarets en forme de « crayons taillés » aux angles[2]. Son seul écart avec ce classicisme ottoman est incarné par ses lustres, qui constituent une mise en abyme, puisqu’ils prennent la formes d’autres mosquées : les mosquées al-Haram à La Mecque, al-Nabawi à Médine et le Dôme du Rocher à Jérusalem.

La mosquée du Prophète Muhammad « Fierté des Musulmans » de Chali reste également proche du modèle ottoman, y apportant toutefois une modification de taille : l’ajout d’iwans monumentaux sur les quatre façades, qui rompent avec la structure pyramidale ottomane. L’iwan est un élément architectural persan à l’origine laïc, intégré au plan de la mosquée[3]. Les iwans sont habituellement positionnés dans une cour intérieure à la mosquée, tandis que ceux de Chali sont situés sur les façades. Cela pourrait renvoyer à l’architecture moghole et au Taj Mahal, avec ses iwans placés de la même manière, et des décors très semblables. En effet, ceux de la mosquée de Chali, noirs sur fond blanc, tranchent avec les décors très chargés et colorés des mosquées centrasiatiques. 

Enfin, la mosquée Aïmani Kadyrova « Cœur de la Mère » d’Argoun est celle qui s’éloigne le plus du modèle ottoman. Elle est décrite par les autorités religieuses tchétchènes comme « high-tech »[4]. En réalité, elle ne reprend pas la caractéristique principale de ce style, la mise en avant des éléments techniques, et serait plutôt un édifice postmoderne. Elle véhicule toutefois l’idée d’une modernité de l’architecture islamique, que l’on peut également retrouver dans les nouveaux complexes qui accompagnent les mosquées tchétchènes, des immeubles d’affaires et de luxe. Ceux-ci renverraient cependant par leur aspect et situation à la tradition des бIов (b’ov), tours de défense érigées par les Caucasiens au Moyen-âge.

Iwan de la mosquée de Chali

Architecture et patrimoine : un répertoire de références variées

L’architecture de ces nouvelles mosquées permet d’associer plusieurs styles architecturaux traditionnels et modernes, afin de créer un nouveau patrimoine religieux propre à la Tchétchénie. La base ottomane, incontournable, est certainement liée à Akhmat Kadyrov, qui avait choisi l’aspect ottoman de la mosquée de Grozny. Ce mélange entre modernité et tradition, nous le retrouvons dans la reconstruction d’autres villes de l’ex-URSS, telles qu’Astana, qui mêle modernité et traditions kazakhes, par exemple autour du symbole de la yourte. 

Pour ériger ces nouvelles mosquées, la Tchétchénie importe des matériaux et moyens humains et, en retour, exporte ce nouveau patrimoine, notamment en Israël, où a été érigée une mosquée Akhmat Kadyrov. Elle exporte également le système de financement de ses mosquées, grâce à la Fondation Akhmat Kadyrov, qui finance la construction et restauration de mosquées en Syrie et en Ukraine, dans le cadre des interventions militaires de Moscou. L’intérêt de ces mosquées ne se résume ainsi pas à leurs architecture, puisqu’elles apportent également des indices sur certains points de la politique kadyrovienne. Ceux-ci sont principalement incarnés par la promotion d’un nouveau patrimoine identitaire centré autour d’Akhmat Kadyrov et du soufisme caucasien. 

Akhmat Kadyrov, et plus largement sa famille, est une figure prépondérante dans le paysage politique, culturel et religieux tchétchène, comme nous pouvons le voir dans les noms des nouvelles mosquées tchétchènes. Notons que la mosquée du Prophète Muhammad à Chali portait le nom de Ramzan Kadyrov durant les sept années qu’a duré sa construction, bien que celui-ci ait été modifié le jour de son inauguration. D’autres édifices religieux portent des noms liés à cette famille, notamment les mosquées Ilez Kadyrov et Abdoul-Khamid Kadyrov (grand-père et père d’Akhmat Kadyrov) dans les villages de Guekhi et Akhmat-Iourt (village renommé d’après Akhmat Kadyrov en 2019). Il existe également des rues, stades, musées et autres édifices nommés d’après des membres de la famille Kadyrov. La plupart des noms se concentrent autour de la personne d’Akhmat Kadyrov, devenu un point majeur du patrimoine tchétchène. D’après Vsevolod Bederson, il s’agit à présent d’une figure d’ancêtre-héros servant d’identificateur régional, et donc inscrit dans l’identité culturelle de la république[5]. D’une certaine manière, ces « mosquées Kadyrov » promeuvent la mémoire et le culte de la famille Kadyrov. 

Notons qu’en parallèle de leur représentation par les noms, les Kadyrov sont investis à tous les niveaux dans l’érection de ces nouvelles mosquées.  Le financement a été assuré par la Fondation Akhmat Kadyrov, dont la veuve Aïmani Kadyrova, est la présidente, et Ramzan Kadyrov le président du conseil d’administration, et la construction est supervisée par Amrouddi Edilguiriev, cousin de Ramzan Kadyrov. Celui-ci semble choisir les noms des mosquées et la famille est même présente dans le domaine religieux et cérémoniel, puisque le cousin d’Akhmat, Khoj-Akhmed-Haji Kadyrov, dirige le Conseil des Oulémas du District Fédéral du Nord-Caucase et de la République de Tchétchénie.

La mosquée d’Argoun

Le zikr à la mosquée :  une nouvelle pratique du soufisme ?

Outre la famille Kadyrov, les mosquées permettent au pouvoir de promouvoir un autre pan du patrimoine culturel tchétchène : le zikr qadiri. Comme nous l’avons dit précédemment, l’islamisation de la Tchétchénie est le fait de deux confréries soufies, la Naqshbandiya et la Qadiriya. L’une des pratiques du soufisme est le zikr, la « remémoration », un exercice spirituel permettant au fidèle de se rapprocher de Dieu, notamment en se remémorant ses noms. Les naqshbandis effectuent le zikr silencieusement, contrairement aux qadiris, qui pratiquent un zikr oral, et qui présente une forme particulière au Caucase du Nord, où il est accompagné de chants et de danses. La famille Kadyrov appartient à la confrérie Qadiriya, et plusieurs indices autour des mosquées traduisent une mise en avant de cette confrérie, aux dépends de la Naqshbandiya. Ainsi, on trouve d’abord dans le complexe de la mosquée de Grozny l’Université Islamique russe nommée d’après Kounta-Haji Kichiev, qui a importé la Qadiriya au Caucase, mais surtout, on peut voir lors de l’inauguration de la mosquée d’Argoun des hommes, dont Ramzan Kadyrov, effectuant le zikr qadiri, qui, d’après Marlène Laruelle, est devenue un pan de l’étiquette officielle de la République de Tchétchénie[6].

Pour conclure, ces mosquées présente un intérêt double sur le plan du patrimoine. D’abord architectural, puisqu’elles revisitent des styles d’architecture islamique anciens et distincts, les associant entre eux ou y ajoutant des éléments modernes. Cela permet de créer un nouveau style architectural propre à la Tchétchénie, basé sur la déclinaison du modèle ottoman. D’autre part, elles présentent également un intérêt politique, puisqu’elles illustrent divers processus en cours, en premier lieu le culte mis en place autour de la mémoire d’Akhmat Kadyrov, et plus largement de la famille Kadyrov, mais également la mise en avant de pratiques religieuses spécifiquement tchétchènes. 

« В Аргуне состоялось открытие мечети им.Аймани Кадыровой и комплекса высотных зданий «Аргун-Сити» » [À Argoun a eu lieu l’ouverture de la mosquée Aïmani Kadyrova et du complexe d’immeubles « Argoun-City »], URL : https://www.youtube.com/watch?v=ic7Ip7rWpu0

[1] Bennigsen Alexandre & Lemercier-Quelquejay Chantal, 1986, Le soufi et le commissaire : Les confréries musulmanes en URSS, Editions du Seuil, Paris, 316 p.

[2] Hillenbrand Robert, 1994, Islamic Architecture: Form, Function and Meaning, Edinburgh University Press, Edinburgh, 643 p.

[3] Ibid.

[4] Kavkazskij Uzel, 7 mai 2014, « В Чечне завершено строительство мечети имени Аймани Кадыровой и комплекса “Аргун-Сити” » [La Tchétchénie a achevé la construction de la mosquée Aïmani Kadyrova et du complexe « Argoun-City »], URL : https://www.kavkaz-uzel.eu/articles/242124/.

[5] Bederson Vsevolod, 2015, « Персонифицированные образы как ресурс политики идентичности в субъектах РФ: стратегии региональныхполитических элит » [Les représentations personnifiées comme ressource de la politique d’identité dans les sujets de la Fédération de Russie : les stratégies des élites politiques régionales] in Vestnik Permskogo Universiteta, no 2, p. 89‑101.

[6] Laruelle Marlène, 2017, « Le kadyrovisme : un rigorisme islamique au service du système Poutine? » in Ifri, Russie.Nei.Visions, no 99.

Tiphaine Gingelwein
Tiphaine Gingelwein

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Tiphaine Gingelwein (13 juin 2023). Les “mosquées Kadyrov” : nouveau patrimoine tchétchène. Patrimoines et Politiques Mémorielles. Consulté le 13 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/vwcu


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