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Que reste-t-il des monuments à la mémoire des 26 Commissaires de Bakou ?

Par Christian Sevestre

 

Le 20 septembre 1918, en plein milieu du désert de Karakoum, le long de la ligne ferroviaire du Transcaspien qui va du port de Krasnovodsk sur la Mer Caspienne à Tachkent, 26 commissaires bolchéviques sont exécutés et enterrés sur place. Cette exécution est l’un des nombreux épisodes sanglants jalonnant la prise de pouvoir des bolchéviques après la Révolution de 1917 et va être exploité et mythifié par le pouvoir soviétique pour dénoncer l’impérialisme britannique et plus largement l’intervention occidentale. Ce mythe va se concrétiser sous diverses formes, notamment par la création de monuments. Le rapatriement des dépouilles des 26 commissaires et la cérémonie funèbre en grande pompe à Bakou lors de l’ouverture du Premier Congrès des Peuples de l’Orient le 1er septembre 1920 initialisent le processus de mythification. La propagande bolchévique néglige délibérément la responsabilité du Gouvernement antibolchévique d’Achkhabad pour la rejeter sur les Britanniques. De crime fortuit, né de l’enchainement d’évènements imprévisibles et de décisions improvisées, l’affaire des 26 commissaires va devenir un crime politique exemplaire, illustrant la cruauté des Britanniques et dénonçant l’intervention des grandes puissances occidentales liguées pour détruire le jeune régime soviétique et va constituer un chapitre essentiel de l’épopée révolutionnaire soviétique.

Isaac I.Brodski, L’exécution des 26 Commissaires de Bakou, 1925.

Naissance d’un mythe soviétique

En septembre 1922, le Soviet des députés de Bakou présidé par S. M. Kirov lance un concours pour un monument dédié aux 26 commissaires de Bakou. Une trentaine de projets sont soumis au jury, mais aucun n’est approuvé. En mars 1923, le jury commande un projet à l’artiste d’origine arménienne Gueorgui Bogdanovitch Iakoulov (1884-1928). Proche du courant des novateurs de l’avant-garde russe, il collabore activement avec différents courants (cubisme, futurisme, imaginisme, constructivisme). Il cherche sa propre méthode d’approche visuelle, alliant la culture de l’Orient et de l’Occident. Entre 1922 et 1926, il conçoit le complexe architectural et sculptural à la mémoire des 26 commissaires de Bakou en même temps qu’il travaille sur les projets du Stade de Loujniki à Moscou et de la Maison du Peuple à Erevan.

Le monument d’une taille colossale (56m de hauteur, 64m de longueur frontale, 47m de longueur transversale) « devait être une image symbolique de la révolution. L’absence de symétrie et d’équilibre devait être le signe du dynamisme de la révolution qui ne reste pas statique. La verticalité montrait l’ampleur de l’envolée révolutionnaire. » [1]

En 1925, Georgui Iakoulov participe à l’Exposition universelle de Paris – à la fois en tant qu’auteur et en tant qu’organisateur du côté soviétique. Une maquette du monument aux 26 commissaires y est présentée et reçoit un diplôme d’honneur hors concours [2] mais ce projet ne sera jamais réalisé.

Le projet de monument aux 26 Commissaires par G.Iakoulov présenté dans la revue Ogonëk n°30, 21 octobre 1923

Le 20 septembre 1924, pour le sixième anniversaire de l’exécution des 26 commissaires, un Monument sur la tombe des 26 commissaires à Bakou, œuvre du sculpteur E. Tripolskaya et de l’architecte I. Palevitch, est inauguré dans un immense jardin sur la place de la Liberté à Bakou. Dans chaque angle du carré imaginaire encadrant le site funéraire se dressent les bustes de Stepan Chahumian, Meshadi Azizbekov, Vanya Fioletov et Aliocha Djaparidze. C’est ainsi que les 26 Commissaires débutent devant la postérité une carrière entretenue par des sculptures, des monuments et la toponymie à travers tout le territoire soviétique.

A cette inauguration participent un grand nombre de personnalités politiques qui  prononcent, des discours honorant la mémoire et l’héroïsme des 26 commissaires, sans omettre de mentionner bien entendu la responsabilité des « impérialistes » dans leur exécution. Un livret de propagande soviétique affirme que « l’exécution des 26 commissaires n’est que l’un des épisodes de la lutte des impérialistes contre l’Union Soviétique (…). Ce monument rappellera éternellement la vaillance des dirigeants tombés courageusement, après avoir dégagé pour la Transcaucasie le chemin vers le communisme (…). En ce jour d’inauguration du monument dédié aux dirigeants éprouvés du prolétariat de Bakou et de Transcaucasie, victimes des bandes de scélérats SR et mencheviks et des généraux anglais, le Komintern s’incline devant la mémoire lumineuse des martyrs de la première Commune de Bakou (…) Que le sang versé par les 26 communards, arrachés de nos rangs de fer, par les agents de l’impérialisme mondial, soit le meilleur ciment pour rallier tous les travailleurs sous la bannière du communisme. Mémoire éternelle aux commissaires fusillés ! »[3]. Le monument consacré à l’exécution des 26 commissaires érigé à Bakou en 1924 devient dès sa création un lieu de passage obligé des délégations étrangères.

Un monument dédié à la figure révolutionnaire et politique Stepan Chahoumian, oeuvre du sculpteur Merkourov et de l’architecte Joltovsky, se dresse au centre d’Erevan depuis 1931 et jusqu’à aujourd’hui sur la place et dans le parc du même nom. C’est le premier monument officiellement érigé à Erevan après l’intégration de l’Arménie dans l’URSS. « Chahoumian est représenté en pied, les bras croisés sur la poitrine. Il s’agit des derniers moments de sa vie avant son exécution. Son attitude illustre l’intrépidité, la volonté et le mépris de la mort. Merkourov a parfaitement réussi à transmettre l’image vivante du révolutionnaire » lit-on dans la propagande de l’époque.

The Ambivalence of Shahumyan: Armenia’s Bolshevik Ghost

En novembre 1932 est construite à l’endroit supposé de l’exécution des 26 commissaires, entre les stations Pereval et Akcha-Kuym du chemin de fer transcaspien, une lugubre stèle funéraire qu’à l’époque soviétique chaque train passant sur cette ligne avait coutume de saluer d’un coup de klaxon. Le monument énumère le nom des commissaires martyrs et dénonce la culpabilité des impérialistes britanniques ainsi que celle des SR et des menchéviks. En dépit de la désolation absolue du cadre environnant, cette stèle perdue dans le désert au milieu de sables mouvants était un lieu emblématique de l’épopée révolutionnaire soviétique.

Après la mort de Staline : de nouveaux monuments aux 26 commissaires de Bakou

Le 12 février 1958, à l’occasion du quarantième anniversaire de l’exécution des 26 commissaires, débutent dans le square situé sur la place portant désormais le nom des 26 commissaires de Bakou, les travaux de construction d’un haut-relief intitulé L’exécution des 26 commissaires de Bakou, œuvre du sculpteur soviétique Sergei Merkourov. Il comporte un groupe statuaire sculpté dans du granit rose, d’où se détache nettement la figure de Stépan Chahoumian, bolchévik de la première heure, compagnon de Lénine. « Conformément aux principes du réalisme socialiste, le sculpteur Merkourov a cherché à évoquer cette exécution dans une pose à la fois héroïque et sacrificielle »[4].

https://dzen.ru/a/YuE5jOk0eh_MJ7Oa

En 1968, pour le cinquantième anniversaire de l’exécution des 26 commissaires, un complexe commémoratif en marbre, béton armé et granit, conçu par les sculpteurs I. I. Zeynalov et N. Mamedov et les architectes G. A. Aleskerov et A. N. Gouseïnov  est construit à Bakou dans  non loin du monument de Merkourov. Au centre de ce complexe, le buste d’un ouvrier de l’industrie pétrolière se penche sur la flamme éternelle, sous laquelle les restes des commissaires ont été réinhumés. Ce mémorial, tout comme le premier monument érigé en 1924, est le passage obligé de tous les visiteurs de marque à Bakou, à commencer par les délégations amies ou les personnalités marquantes étrangères ou soviétiques.

Le monument-panthéon des 26 commissaires édifié en granit et en marbre, à Bakou en 1968. Architectes : G.Aleskerov, A.Guseinov. Le monument a été démantelé en 2009.

Un monument dédié aux 26 commissaires de Bakou a été érigé dans le quartier de Troparevo à Moscou le 29 mai 1971 dans la rue portant le même nom. Il a été offert aux Moscovites par le quartier Sabailskij de Bakou qui jusqu’en 1992 s’appelait le quartier des 26 commissaires de Bakou. Le monument se présente sous la forme d’un bloc en granit dans lequel sont sculptés les bustes de quatre dirigeants de la Commune de Bakou et symbolise l’amitié entre les peuples : le peuple russe (Ivan Fioletov) et trois peuples de Transcaucasie : le peuple arménien (Stepan Chahoumian), le peuple géorgien (Prokofy Djaparidze) et le peuple azerbaïdjanais (Mashadi Azizbekov).

La disparition du mythe après la perestroïka

Dans le contexte de la guerre du Haut-Karabagh avec l’Arménie et de la désoviétisation mise en œuvre par ses gouvernements successifs, l’Azerbaïdjan a délibérément fait disparaître tout ce qui pouvait rappeler ces 26 commissaires. En janvier 1990, un groupe de manifestants exaltés détruisent partiellement le mémorial de Bakou. La flamme éternelle du mémorial est éteinte et le monument est dégradé et partiellement démantelé. C’est notamment le cas du haut-relief de Merkourov construit en 1958 : le gouvernement des bolchéviks et des Socialistes Révolutionnaires de gauche de Bakou dirigé par l’arménien Stepan Chahoumian est considéré comme responsable des affrontements sanglants de mars 1918, au cours desquels des milliers de musulmans de Bakou ont été tués. En janvier 2009, le mémorial de Bakou construit en 1968 est complètement démantelé. La destruction de ce monument qui symbolisait le régime soviétique dans sa durée réduisait à néant un chapitre essentiel de l’histoire de la révolution en Transcaucasie et du catéchisme révolutionnaire symbolisant à la fois les premiers temps révolutionnaires et la solidarité des peuples caucasiens. Les manifestants s’en prennent non seulement à un symbole du pouvoir soviétique accusé d’avoir asservi les peuples caucasiens mais aussi au voisin arménien car sept des commissaires dont leur leader étaient arméniens. Le 26 janvier 2009, les restes des commissaires sont réinhumés dans le cimetière de Hovsan dans la banlieue de Bakou. Les dépouilles de ces « malheureux » commissaires, au moins les 23 retrouvées lors de l’exhumation, héros encensés par la propagande soviétique, se trouvent donc maintenant dans un cimetière anonyme, loin de tout, rempli d’herbes folles, sans identification visible.

La situation est évidemment différente en Arménie. Les Arméniens continuent à honorer les « grands » Arméniens, quel que soit le camp politique dans lequel ils se trouvaient de leur vivant. Pour l’Arménie d’aujourd’hui, Stépan Chahoumian bien que bolchévik, est et reste un héros national. Toutes les statues et tous les monuments qui lui ont été dédiés en Arménie du temps de l’URSS sont restés intacts jusqu’à ce jour.

La Russie poutinienne considère la Seconde Guerre mondiale comme le socle mémoriel de la Fédération de Russie. Tout ce qui peut rappeler la Révolution de 1917, la guerre civile et les crimes du bolchevisme est donc gommé des mémoires. Ainsi, l’assassinat des 26 commissaires de Bakou et les monuments rappelant cet évènement ne présentent plus aucun intérêt mémoriel. Hormis le monument portant le buste de quatre des commissaires qui subsiste aujourd’hui à Moscou et quelques rues dans différentes villes, il semble qu’il ne reste plus guère de traces mémorielles de cet évènement en Russie.

L’assassinat des 26 commissaires de Bakou a constitué un chapitre essentiel de l’épopée révolutionnaire soviétique. Cet épisode de la guerre civile a été institutionnalisé et transformé en mythe par le pouvoir soviétique. Son exploitation à des fins de propagande a conduit à la construction de nombreux monuments conformes aux choix idéologiques et aux politiques artistiques et esthétiques de l’époque en URSS. Après la pérestroïka, la plupart de ces monuments ont été détruits dans ces républiques devenues des pays indépendants.

Les monuments dédiés à l’assassinat des 26 commissaires bolcheviques de Bakou sont un parfait exemple de ce que Aloïs Riegl appelle les « monuments intentionnels » qui, comme il l’indique, « sont inexorablement voués à la ruine et à la destruction dès lors que disparaissent ceux à qui ils étaient destinés et qui n’avaient cessé de veiller à leur conservation » [1].

Au milieu des herbes folles à la lisière de la zone industrielle : le dernier cimetière des 26 commissaires à Hovsan dans les environs de Bakou en 2017. https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Grave_(burial_place)_26_Baku_commissars.jpg?uselang=ru


[1] Aloïs RIEGL, Le culte moderne des monuments. Son essence et sa genèse, Paris, Seuil, 1984,  p.55.

[2] TER MINASSIAN Taline, Reginald Teague-Jones, Au service secret de l’Empire britannique, Paris, Grasset,  p. 185.

[3]  Gueorgui Iakoulov — Wikipédia (wikipedia.org)  https://fr.wikipedia.org/wiki/Gueorgui_Iakoulov

[4] SIDORINA E.V.,Сидорина Е. В. « Этот сложный конструктивизм: Георгий Якулов » // “Сидорина Е. В.” « Конструктивизм без берегов. Исследования и этюды о русском авангарде. » — М.: Прогресс-Традиция, 2012. — С. 551.

Christian Sevestre
Christian Sevestre

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Christian Sevestre (23 juin 2023). Que reste-t-il des monuments à la mémoire des 26 Commissaires de Bakou ? Patrimoines et Politiques Mémorielles. Consulté le 13 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/vwcv


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