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Edmond de Rothschild, mécène de l’archéologie juive en Palestine

Par Patrick Mamou Mani,

 

Si le rôle du Baron de Rothschild (1845-1934) dans la colonisation agraire de la Palestine est bien connu, son mécénat archéologique est généralement ignoré. Comment ce personnage qui fut un acteur essentiel de la colonisation juive en Palestine ottomane puis mandataire a-t-il élargi le champ de son action colonisatrice en devenant un véritable « entrepreneur patrimonial » ?

Portrait du Baron Edmond de Rothschild (1845-1934). National Trust, Waddesdon
Manor. Wikimedia Commons

Avant de s’intéresser à la Palestine à l’époque de la première Aliyah (“montée en Terre d’Israël”) des Juifs de l’Empire russe fuyant les pogroms déclenchés par l’assassinat du tsar Alexandre II en 1881, Edmond de Rothschild, benjamin de la fratrie de la branche française des Rothschild, s’occupait essentiellement de collectionner des estampes. A sa mort, il fit le don d’environ 45.000 estampes, manuscrits et livres rares au musée du Louvre. En encourageant l’archéologie juive en Palestine, le banquier Edmond de Rothschild[1] poursuivait un objectif assumé. Il s’agissait de favoriser la réappropriation par le peuple juif de son patrimoine historique. Corollaire de son soutien à la colonisation juive qui débute à la fin du XIXe siècle, l’action d’Edmond de Rothschild cherche à s’inscrire dans une tradition patrimoniale ancienne. A toutes les époques de leur histoire, les Juifs ont tenté de retourner dans leurs villes saintes et de se rapprocher de monuments historiques ayant pour eux une valeur sacrée comme le Mur des Lamentations à Jérusalem ou les tombeaux des patriarches à Hébron pour ne citer que les plus célèbres d’entre eux. Et jusqu’à aujourd’hui, le contrôle du sol et du sous-sol des Lieux Saints est un enjeu politique extraordinairement sensible. A Jérusalem, en septembre 1996, l’ouverture par les autorités israéliennes d’un “tunnel archéologique” sous l’esplanade des mosquées a provoqué trois jours d’émeutes et la mort de 76 personnes dont 62 palestiniens et 14 soldats israéliens.

Jérusalem. Le Mur des Lamentations. A droite la Mosquée al-Aqsa, à gauche le Dôme du Rocher. Wikimedia Commons.

Edmond de Rothschild et l’archéologie biblique

C’est dans les années 1870 qu’Edmond de Rothschild rencontre Charles Clermont-Ganneau (1846-1923). Archéologue et orientaliste actif en Palestine ottomane, ce dernier avait découvert et traduit l’inscription de la balustrade du temple (le Soreg) qui interdisait son entrée aux non-juifs sous peine de mort.

https://www.inha.fr/dictionnaire-critique-des-historiens-de-lart-actifs-en-france-de-la-revolution-a-la-premiere-guerre-mondiale/clermont-ganneau-charles-inha/

Le Soreg. Cette inscription grecque interdit l’entrée du Temple et de ses abords aux étrangers sous peine de mort. Musée archéologique d’Istanbul. Wikimedia Commons

En outre, Charles Clermont-Ganneau avait aussi localisé en 1871, la cité biblique de Tel Gezer.

https://fr.timesofisrael.com/tel-gezer-les-amateurs-darcheologie-invites-a-sauver-le-site-une-brique-a-la-fois/

Le développement des fouilles archéologiques en Palestine participe par ailleurs à la sécularisation de l’étude du phénomène religieux. Depuis la fin du XIXe siècle, la topographie de la Terre Sainte est un objet d’investigation historique (voir Ernest Renan, La vie de Jésus, 1863) avant de devenir au XXe siècle le terrain d’une sociologie durkheimienne visant à l’étude des cadres sociaux de la mémoire collective chrétienne (Maurice Halbwachs, La Topographie légendaire des Évangiles en Terre Sainte, Étude de mémoire collective, 1941). Dans ce contexte, l’institution d’une véritable science française du judaïsme n’est pas étonnante : la Société des Études Juives est fondée en 1880 sur l’impulsion du neveu d’Edmond de Rothschild, James-Edouard Rothschild et d’autres personnalités proches du banquier comme le grand rabbin de France Zadoc Kahn (1839-1905).

https://www.persee.fr/doc/rjuiv_0484-8616_1881_num_3_5_3254

Ainsi, le développement de l’archéologie juive en Palestine s’inscrit dans un contexte épistémologique beaucoup plus vaste. Dans un cours dispensé à l’INALCO le 17 novembre 1997, l’historien français Henry Laurens faisait remarquer à ce sujet qu’“aux textes dont on remet en cause la véracité, certains répondent par l’objet-témoin et l’intensification des recherches archéologiques. C’est ainsi que la Terre sainte devient le lieu central de la pensée occidentale”.

Fouiller la Terre Sainte

Les fouilles commanditées par le Baron de Rothschild et son frère aîné Gustave de Rothschild à Olivier Rayet (1847-1887) furent la première expérience de mécénat archéologique du banquier. Elles procédaient alors davantage de son intérêt pour l’art antique que pour l’archéologie juive.

https://www.inha.fr/dictionnaire-critique-des-historiens-de-lart-actifs-en-france-de-la-revolution-a-la-premiere-guerre-mondiale/rayet-olivier-inha/

Le torse de Millet, 480-470 avant J-C, Musée du Louvre, don d’Edmond et Gustave de Rothschild.

A Jérusalem, les fouilles de la Cité de David sont une première étape importante. Située au sud de l’esplanade des mosquées, la Cité de David a fait l’objet de dix-sept campagnes de fouilles archéologiques ! La première fut celle de Charles Warren, envoyé en 1867 par le Palestine Exploration Fund dont l’objectif était de réaliser une étude archéologique systématique de la Terre sainte en vue d’une « illustration de la Bible ». Ce fonds était sponsorisé par l’Église anglicane sous le haut patronage de la reine Victoria.

https://www.pef.org.uk/

Plan de Jérusalem par Victor Guérin, 1881. Wikimedia Commons.

Dans la colline d’Ophel, appellation toponymique de la Cité de David et au canal de Siloé, les fouilles menées par l’égyptologue Raymond Weill (1874-1950) en 1913-1914[2] avaient pour but de retrouver les tombeaux des anciens rois de Judée[3] ainsi que la « Fontaine de David »[4]. Il y découvrit la synagogue de Théodotos d’époque hérodienne (37 avant J-C, 92 après J-C), ainsi que des tombeaux cananéens et judaïques. Les fouilles permirent également de mettre à jour des éléments des aqueducs qui alimentaient la ville à l’époque romaine. Quelques années plus tard, Clermont-Ganneau traduira et commentera une inscription grecque trouvée lors des fouilles de la synagogue de Théodotos découverte par Raymond Weill.

https://www.persee.fr/doc/rjuiv_0484-8616_1920_num_71_141_5286

Tel Gezer, site découvert par Clermont-Ganneau en 1871, était également dans le viseur du Baron. En 1913, Edmond de Rothschild achète le terrain de la fouille et de nouvelles parcelles de la colline d’Ophel. L’archéologie juive soutenue par le Baron se développe alors dans un contexte apparent de compétition avec les organismes britanniques. En effet, les fouilles de Tel Gezer placées sous la direction de l’archéologue irlandais Robert Alexander Stewart Macalister (1870 –1950), entre 1902 et 1909 étaient menées par le Palestine Exploration Fund…Il est intéressant de noter que cette compétition entre Edmond de Rothschild et les missionnaires britanniques d’obédience anglicane, catholique ou protestante, se déroula aussi sur un autre terrain, en Éthiopie. En 1904, le Baron finança en effet l’étude de la langue et de la culture des “Falachas” – les Juifs éthiopiens – par l’orientaliste juif Jacques Faitlovitch (1881-1955). Edmond de Rothschild souhaitait ainsi soutenir leur réintégration au sein du peuple juif plutôt que de laisser les missionnaires protestants poursuivre leur prosélytisme. En cela, il s’opposait aussi à l’establishment juif qui considérait qu’il y avait déjà suffisamment de Juifs à aider. Pour eux, les “Falachas” étaient plus des Noirs que des Juifs.

Les ruines de Tel Gezer en Israël. Wikimédia Commons

Plus spectaculaire encore, fut le projet évoqué par le Baron de Rothschild lors de son troisième voyage en Palestine en février 1914 en compagnie d’Albert Antebi (1873-1919), Juif damascène originellement envoyé par l’Alliance Israélite Universelle pour la représenter à Jérusalem[5].

https://www.isracast.com/baron-edmond-de-rothschild-1845-1934-friday-november-02-2007/

A l’occasion de cette visite, Edmond de Rothschild fit part à Albert Antebi de son souhait d’acheter l’intégralité du terrain de la Cité de David afin de poursuivre les fouilles de Siloé et de refonder le forum de Jébus (Cité de David). Le Baron voulait également créer un musée archéologique juif à Jérusalem et une Ecole d’Archéologie de Jérusalem à l’image de l’École Française d’Athènes ou de Rome. Ces projets furent évoqués avec Albert Antebi, fondé de pouvoir du baron de Rothschild pour les opérations foncières d’achats de terrain. C’est lui qui en particulier a orchestré l’achat des terrains de l’Ophel et de Tel Gezer. Si elle avait été créée, l’école d’archéologie de Jérusalem serait ainsi rentrée en concurrence avec l’École biblique et archéologique française de Jérusalem fondée en 1890 par le père dominicain Lagrange ainsi qu’avec les institutions anglaise et allemande fondées avec les mêmes intentions. Toutefois, ces projets évoqués par Edmond de Rothschild ne furent pas réalisés.

Acheter le Mur des Lamentations

Autre projet mirifique du Baron de Rothschild, l’idée d’acheter le Mur des Lamentations apparait dans une lettre de Nissim Béhar, directeur de l’école de l’Alliance israélite universelle de Jérusalem en 1887 adressée le 15 décembre 1929 à la commission Shaw (du nom de son président Sir Walter Shaw, cette commission était chargée d’enquêter sur les émeutes de 1929 [6]). Dans ce document, Nissim Béhar tente d’une part, de dénier le caractère sacré du Mur des Lamentations pour les musulmans et d’autre part; de revendiquer la propriété de la tombe de Rachel pour le peuple juif. La démonstration du caractère non sacré du Mur des Lamentations pour les musulmans reposait sur le peu de respect que manifestaient les musulmans du quartier au Mur (qui est pourtant le sous-bassement de l’Esplanade des Mosquées), et à l’acceptation de la proposition d’achat faite à l’époque par le Baron sur la suggestion de Nissim Béhar. Non seulement cette offre avait été approuvée en 1887 par les autorités locales, mais elle l’avait également été par le grand Mufti de Jérusalem de l’époque, le propre père du grand Mufti qui avait dirigé les émeutes arabes de 1929 à propos desquelles la commission Shaw était chargée d’enquêter…

Alliance Israélite Universelle, États-Unis II A7, P1 lettre de Nissim Behar à la commission Shaw, 15 décembre 1929.

L’achat envisagé aurait eu bien entendu des conséquences radicales sur le visage de la Vieille Ville. Il aurait donné lieu à l’arasement du quartier des Maghrébins qui occupait l’esplanade qui faisait face au Mur des lamentations impliquant la transplantation des habitants dans un autre quartier. Ce projet d’arasement avait, entre autres, pour objet de « supprimer ces cabinets de toilettes pour rendre la place parfaitement propre en l’honneur du mur sacré ». Finalement, ce projet sera abandonné suite à l’opposition du grand rabbin séfarade de Jérusalem. Les raisons de ce refus n’ont pas été totalement établies. On mentionne, d’une part, la crainte que les musulmans hiérosolymitains ne réagissent avec violence à ce transfert de propriété et de populations, et, d’autre part, une jalousie des séfarades vis-à-vis de ashkénazes induite par le fait même qu’ Edmond de Rothschild était un ashkénaze.

Cependant, la conquête de la Vieille Ville de Jérusalem par les Israéliens lors de la guerre des Six Jours (1967) a donné lieu à la mise en œuvre du programme décrit ci-dessus. Beaucoup plus tard, en octobre 2016, un projet de réaménagement de ce qui est devenue la place du Mur Occidental – autre nom du Mur des Lamentations – a été condamné par une résolution de l’Unesco. Cette résolution désignait cette place sous le nom de Al Buraq (nom du cheval et monture miraculeuse de Mahomet), la dénomination israélienne étant indiquée entre guillemets. Ceci a profondément heurté l’opinion publique et le gouvernement israéliens qui y ont vu une dénégation du lien historique entre le peuple juif et Jérusalem. En conséquence de quoi, le gouvernement israélien décida d’arrêter toute coopération avec l’Unesco.

https://www.lemonde.fr/international/article/2016/10/14/israel-suspend-sa-cooperation-avec-l-unesco-apres-un-vote-sur-jerusalem_5013795_3210.html

Même si Edmond de Rothschild était plus proche des acteurs de la science du judaïsme que d’une pratique religieuse respectueuse des rites, il n’éprouvait pas le besoin de démontrer la véracité des assertions bibliques. Aussi la déclaration, rapportée par celui qui était à l’époque le président du congrès juif mondial[7]« Les fouilles, je m’en fiche, c’est la possession qui m’intéresse » semble accréditer le fait que son mécénat s’inscrivait dans le sillage de la stratégie volontariste d’acquisition de terres agricoles mise en place dès 1884. Sous un régime ottoman qui, par principe, était opposé à l’acquisition de terres agricoles permettant l’installation de nouveaux immigrants juifs, l’achat de terrains motivé par les fouilles soulevait sans doute moins d’objections ! De plus, il facilitait leur mise en œuvre et l’appropriation de leurs produits. Dans le cadre d’une compétition avec les missionnaires protestants anglais, l’appropriation des terrains archéologiques s’inscrivait ainsi dans un projet plus global de restituer le judaïsme des origines aux descendant des hébreux, c’est-à-dire dans le « pays [La Palestine] où le judaïsme pourrait se développer dans la tradition de nos grands prophètes ».


[1] Il s’inscrit dans ce que Aloïs Riegl (1858-1905) appelle le culte “moderne” des monuments. Voir Aloïs Riegl, Le culte moderne des monuments, sa nature, son origine, traduit et présenté par Jacques Boulet, L’Harmattan, 1903, 2003.

[2] Ces fouilles faisaient suite à celles d’un aristocrate anglais Parker sous l’esplanade des mosquées, à la recherche de l’arche de l’Alliance. Ces dernières fouilles ont provoqué des émeutes anti-britanniques de la part des Musulmans outrés. Raymond Weill reviendra en 1923 avec le soutien d’ Edmond de Rothschild pour faire des fouilles dans la Cité de David.

[3] D’après une hypothèse formulée par Clermont-Ganneau qui y avait effectué des fouilles en 1907 à la recherche des tombeaux des rois David et Salomon, suite à l’acquisition de terrains situés sur la colline Ophel par Edmond de Rothschild en 1907.

[4] Nom donné aux sources du Gihon qui alimentaient en eau la ville de Jérusalem aux temps antiques au travers du canal de Siloe construit par le roi Ezechias (737-687 avant J-C) .

[5] Directeur de l’école professionnelle l’alliance de Jérusalem de l’Alliance Israélite Universelle de 1897 à 1913, entre autres, fondé de pouvoir du Baron de Rothschild pour l’achat des terres. Ses connections politiques lui valurent le surnom de “Consul des Juifs «.

[6] Objectif de la Commission : comprendre les causes d’un pogrome qui avait fait 133 morts et 243 blessés juifs, en réaction à la mise en place d’un rideau de séparation entre hommes et femmes devant le mur des lamentations non conforme au « statu quo » à l’occasion d’une fête juive. A propos des émeutes de 1929, cf. Great Britain, 1930: Report of the Commission on the Palestine Disturbances of August 1929, Command paper 3530 (Shaw Commission report) et pour une approche générale, Henry Laurens, La question de Palestine, Tome 2, 1922-1947, Une mission sacrée de civilisation, Paris, Fayard, 2002.

[7] Weizmann Chaim, Trial and Error. The Autobiography of Chaim Weizmann, New York, Harper & Brothers, 1949.

Patrick Mamou Mani
Patrick Mamou Mani

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Patrick Mamou Mani (28 décembre 2024). Edmond de Rothschild, mécène de l’archéologie juive en Palestine. Patrimoines et Politiques Mémorielles. Consulté le 12 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/12zw2


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