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Eshnunna, la civilisation sous les décombres de Bagdad

Par Ahmed Al-Rubaye,

 

Dans mon enfance, j’étais l’un des huit enfants vivant dans un petit appartement de quatre pièces, situé au dernier étage du complexe de l’énergie atomique à Zaafaraniya, au sud-est de Bagdad. J’avais quatre ans lorsque j’ai commencé à comprendre le monde qui m’entourait, entouré de ma famille, dans un contexte de privations économiques qui marquait chaque aspect de notre vie. Mon père, alors jeune employé de l’Autorité de l’énergie atomique, et ma mère, jonglaient entre des travaux précaires et la gestion d’une  famille nombreuse confrontée aux conséquences d’un embargo sévère.

Souvenirs d’enfance dans Bagdad en guerre

Je me souviens particulièrement de l’hiver 1997. J’avais sept ans lorsque j’ai accompagné mon père pour la première fois au “marché du mardi”, un marché hebdomadaire destiné aux plus démunis, où l’on trouvait des produits alimentaires à bas prix. Nous avons quitté Zaafaraniya pour une longue traversée en bus vers le centre de Bagdad. En franchissant un grand pont, mon attention fut captée par une colline argileuse, d’un brun doré, qui ressemblait aux fours en terre cuite que notre voisine, Oum Firas, fabriquait en raison des pénuries. Intrigué, j’ai demandé à mon père ce que c’était et il a répondu avec un sourire énigmatique : “on l’appelle Tell Mohammed. Tu comprendras ce que cela signifie en grandissant.” Puis, pour détourner mon attention, il m’a tendu un chewing-gum sans saveur.

Cette simple scène est restée gravée dans ma mémoire comme un symbole d’un monde empli de questions sans réponses.
Les années ont passé et les guerres se sont succédé. En 2003, l’invasion américaine a transformé Bagdad en un champ de ruines et de destructions. Un véritable chaos. J’ai perdu des proches, dont ma sœur aînée, tuée par une balle d’un soldat américain. Mon quotidien scolaire se déroulait entre les corps étendus dans les rues et les explosions incessantes. Ce que nous avons vécu, mes camarades et moi, semble inimaginable pour un jeune vivant aujourd’hui dans un pays en paix. La ville que j’aimais s’est divisée selon les secteurs entre la domination d’Al-Qaïda et d’autres milices sectaires. Mes amis, que je connaissais seulement par leurs noms et leurs jeux, ont soudain été définis par leur identité religieuse ou ethnique : sunnites, chiites, chrétiens partis en exil, Kurdes ayant rejoint le Kurdistan.

Au milieu de ce chaos, mon père a été licencié, accusé à tort de sympathies pour le régime précédent en raison de son intégrité. Cette période de douleur constante a façonné mon choix de devenir journaliste, pour tenter de comprendre ce monde fracturé et y chercher un sens.

Retour à Tell Mohammed

En 2011, je suis retourné à Tell Mohammed, cette fois en tant que journaliste. Chargé de couvrir des histoires de destruction, je cherchais également à retrouver des fragments de mon enfance, des réponses aux énigmes de mon passé. En arrivant à Zaafaraniya, le site que j’avais remarqué des années plus tôt semblait méconnaissable. Le quartier “informel” qui s’était développé autour de la colline était désormais en ruines, marqué par les violences des années d’une guerre communautaire qui a suivi l’attentat contre le mausolée des imams à Samarra (lire).

Là, j’ai rencontré un vieil homme, debout près de la colline, qui parlait avec passion de l’histoire. Il m’a dit : “ce n’est pas Tell Mohammed, mais Tell Harmal. Ici s’étendait le royaume d’Eshnunna. Ces collines ne sont pas de simples monticules de terre, elles sont les vestiges d’une civilisation ancienne.” Ses paroles m’ont saisi. Il m’a expliqué que Tell Harmal remonte au deuxième millénaire avant notre ère, il s’agissait d’un centre administratif et religieux du royaume d’Eshnunna. On y a découvert des tablettes d’argile consignant des lois semblables à celles du Code de Hammourabi, faisant de ce site l’un des plus anciens témoins de l’écriture juridique dans l’histoire de l’humanité. Quant à Tell Mohammed, situé à proximité, il est associé à une période plus tardive, l’époque de la dynastie kassite (ou période médio-babylonienne XVI-XIe siècles av.n.e.), lorsque Babylone fut restaurée après la chute de la dynastie paléo-babylonienne (2004-1595 av.n.e.).

En explorant les ruines de Tell Harmal, j’ai ressenti le parfum du passé émaner de chaque pierre. Chaque couche de terre racontait une histoire, celle d’une civilisation qui avait fleuri, ici, dans ce qui était autrefois la splendeur de la Mésopotamie. Pour le vieil homme, ces collines étaient bien plus que des vestiges archéologiques : elles étaient le miroir de notre identité et il poussait un cri d’alarme pour les préserver. “Si nous ne protégeons pas ces collines, nous perdrons une partie de nous-mêmes”, a-t-il dit d’une une voix empreinte de tristesse. Aujourd’hui, Tell Harmal et Tell Mohammed restent des témoins silencieux d’une grandeur passée et d’un présent chaotique. Menacés par la négligence et l’urbanisation anarchique, ces sites risquent de disparaître, entraînant avec eux un pan essentiel de notre mémoire collective, comme de l’histoire universelle. Sauvegarder ces lieux ne relève pas uniquement de la préservation du patrimoine, mais aussi d’un combat pour préserver nos racines et notre appartenance. Et comme l’a si bien dit le vieil homme : “protéger ces collines, c’est nous protéger nous-mêmes.”

Tell Harmal, Bagdad (مشاريع بغداد – Baghdad Projects)

 

 

 

 

 

 

 

 

Eshnuna, phare de la culture babylonienne

Le royaume d’Eshnunna (ou royaume du Warûm), ancien État florissant au cœur de la Mésopotamie, incarne l’une des contributions majeures au développement de la civilisation babylonienne. Situé le long des rives fertiles de la Diyala, affluent du Tigre dans l’est de l’actuel Irak, ce royaume s’est développé dès le XXe siècle avant J.-C., laissant un héritage intellectuel et culturel important. Eshnunna (Tell Asmar), capitale du royaume éponyme, a brillé non seulement par son indépendance politique et économique, mais aussi par ses avancées intellectuelles. Il fut remarquable par son code législatif, les Lois d’Eshnunna, gravées sur des tablettes d’argile, qui illustrent une société où la justice et l’équité étaient centrales. es Lois d’Eshnunna, qui précédèrent de près de deux décennies le célèbre Code de Hammourabi (souverain babylonien qui régna de 1792 à 1750 av.n.e.), abordaient des questions variées, allant des transactions commerciales aux droits des individus, en passant par les relations sociales et familiales. Elles ont constitué les fondations d’un ordre juridique qui a influencé les États voisins.

La découverte de Shadupum : l’œuvre de Taha Baqir

Le site archéologique de Tell Harmal, situé dans la périphérie sud de Bagdad, abrite en réalité l’ancienne Shadupum. Ce centre administratif et commercial du royaume d’Eshnunna, stratégiquement établi sur une route reliant les grandes cités mésopotamiennes, a joué un rôle clé dans l’organisation de la vie sociale et économique de l’époque. Des fouilles ont révélé des temples monumentaux construits dans le style babylonien méridional et témoignant d’une grande maîtrise architecturale. Les tablettes découvertes sur le site offrent une mine d’informations sur les aspects juridiques, scientifiques et culturels de cette culture. Parmi elles, des copies des Lois d’Eshnunna et des textes mathématiques complexes, qui démontrent une connaissance avancée de la géométrie et de l’astronomie. Ces textes, destinés à l’organisation des cycles agricoles et aux calculs astronomiques, illustrent une compréhension scientifique du monde.

La découverte de Tell Harmal, l’antique Shadupum, est attribuée à l’archéologue irakien Taha Baqir, une figure majeure dans l’histoire de l’archéologie et des études mésopotamiennes en Irak. Né en 1912, Baqir a consacré une grande partie de sa vie à l’exploration et à la préservation du patrimoine mésopotamien. Il a mené des fouilles sur le site de Tell Harmal dans les années 1940 et 1950, une période où l’Irak commençait à prendre conscience de la richesse archéologique de son territoire. Les fouilles sous sa direction ont permis de mettre au jour des artefacts divers, dont des inscriptions, qui ont permis de mieux comprendre la culture d’Eshnunna. Rigoureux et interdisciplinaire, le travail de Taha Baqir n’était pas seulement centré sur les découvertes matérielles, mais portait un regard scientifique sur les aspects sociaux et politiques des civilisations mésopotamiennes antiques.

L’archéologue assyriologue irakien Taha Baqir (1912-1984)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les travaux de Taha Baqir ont été largement influencés par ses années de formation académique, notamment ses études à l’Université de Bagdad et ses collaborations avec des archéologues de renommée internationale. Parmi ses principales contributions, citons “Malḥamat Gilgāmeš wa-Qaṣṣat al-Ṭūfān ” (2006), dans laquelle il examine les bases de la civilisation sumérienne et ses influences sur les civilisations ultérieures, y compris celle d’Eshnunna. En outre, il a contribué à l’élaboration des premières cartes archéologiques de l’Irak, facilitant ainsi les recherches futures sur le terrain. Taha Baqir, qui a quitté ce monde en 1984, demeure une figure respectée dans le domaine de l’archéologie au Moyen-Orient et son travail a contribué à la préservation du patrimoine culturel irakien.

Tell Harmal, qui recèle encore de nombreux secrets enfouis sous ses couches de terre, reste un site archéologique menacé par les défis du temps présent, en premier lieu les conflits armés et l’urbanisation incontrôlée. Protéger cet héritage nécessite une mobilisation collective à la fois nationale et internationale, car chaque tablette et chaque pierre de ce site portent une mémoire qui éclaire les origines de la civilisation humaine.

Photographie publiée par la page Projets de Bagdad sur Facebook le 15 juin 2020. Source : https://www.facebook.com/100068166585176/posts/2604000719839755/?rdid=KsRMmjF1uf0vt1rp

Tell Harmal, camp d’Al-Rashid (Al-Sumaria https://www.alsumaria.tv/news/257971/في-العراق-موقع-أثري-يتحول-مرعى-ومكب-نفايات/ar)

Le hiatus du patrimoine antique dans l’Irak contemporain

La recherche archéologique et historique doit devenir un moteur de réaffirmation identitaire et de restauration culturelle pour la région. L’étude du passé, loin de n’être qu’un exercice académique, est un moyen puissant de redonner une voix aux peuples anciens et de les inscrire dans le continuum de l’histoire humaine. Eshnunna, à travers ses lois, sa culture et sa vision du monde, nous parle de l’humanité dans son ensemble, et la récupération de ce patrimoine devient une quête pour redonner sens à une époque souvent perçue à tort comme révolue.

Tell Mohammed et Tell Harmal sont des témoins silencieux de civilisations passées, conservés dans les sédiments depuis des millénaires. Pourtant, les Irakiens eux-mêmes ignorent la valeur de ces sites historiques. Ces collines n’ont trouvé leur place ni dans les programmes scolaires, ni dans les médias, et même le cinéma – miroir de l’époque – n’a pas jugé bon de capturer leur beauté et leur importance historique. Ce silence collectif témoigne d’une rupture entre le présent et le passé, et révèle un fossé culturel perturbant pour les générations en quête de sens de leur propre histoire. Cette négligence institutionnalisée, dans laquelle ces sites sont restés ignorés, a entraîné la perte d’une conscience collective quant à l’importance de ces tells (collines artificielles procédant par sédimentation). Loins de simples ruines antiques, ils représentent un registre vivant des structures sociales, juridiques, en un mot une civilisation qui a façonné l’humanité à travers les âges. Cet article est un appel adressé aux intellectuels et aux chercheurs en France, en particulier à tous ceux qui croient que la civilisation n’est pas limitée à un territoire donné, mais qu’il s’agit d’un patrimoine humain commun. Cet héritage, vibrant de vie dans les collines de l’Irak, mérite d’être étudié, préservé et soutenu. Redonnons à ce trésor historique la place qui lui revient dans la mémoire de l’humanité !


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Ahmed Al-Rubaye
Ahmed Al-Rubaye

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Ahmed Al-Rubaye (14 janvier 2025). Eshnunna, la civilisation sous les décombres de Bagdad. Patrimoines et Politiques Mémorielles. Consulté le 13 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/1332x


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