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À la découverte du patrimoine industriel de Salonique : les moulins Allatini

Par Oscar Osorio,

 

Les anciens moulins Allatini, à Salonique sur le front de mer au sud du centre-ville, sont aujourd’hui abandonnés et apparemment oubliés par les habitants et les autorités. Leur présence, depuis le milieu du XIXe siècle jusqu’à aujourd’hui, témoigne du passé industriel de cette ville, de son évolution et des changements de la mentalité locale marquée par la présence européenne, ottomane et juive séfarade.

S’ils ont connu leur âge d’or avec la famille Allatini jusqu’en 1920, la poursuite des activités sous les Panoutsou, puis d’autres associés, a signifié la continuité de son industrie comme de la mémoire collective locale, désormais grecque. Aujourd’hui, des projets ne manquent pas pour les rénover et leur donner un caractère patrimonial, important dans la perspective de la redécouverte de l’identité cosmopolite de Salonique.

Vue des moulins Allatini à Salonique. Image de Giannis Triandafilopoulos, issue de : https://parallaximag.gr/thessaloniki-news/etsi-tha-metaschimatistei-to-thryliko-allatini

“Le plus grand moulin de tout l’Orient”

Conçus à l’origine comme un projet commun de capitaux étrangers et de l’industriel français Darblay de Corblay, les moulins de la future « usine Allatini » ont été construits en 1854. Le choix de Salonique s’expliquait par l’importance de cette ville portuaire desservant la Macédoine et les Balkans ottomans, et donc propice à devenir un point d’entrée et de sortie des capitaux, parallèle à la pénétration industrielle à l’européenne dans l’empire[1]. Bien que ces usines furent à l’origine des « propriétés étrangères », dont les dirigeants étaient protégés par le régime des capitulations et dont l’industrie était ainsi perçue comme non ottomane, cette situation allait bientôt changer avec l’ascension de la famille Allatini à la tête de cette entreprise.

En 1883, la famille Allatini l’acquit entièrement, ce qui a marqué le début du âge d’or pour les moulins. Les Allatini étaient issus d’une famille séfarade originaire d’Italie et immigrée dans l’Empire ottoman au XVIIIe siècle[2]. L’importance de la population séfarade à Salonique a largement favorisé leur intégration dans la ville (au début du XXe siècle, Salonique abritait la plus importante communauté juive d’Europe et était d’ailleurs majoritaire dans la ville). La facilité de la langue et l’ascension progressive de cette famille dans les affaires locales pendant deux siècles en ont fait l’une des plus puissantes économiquement et politiquement, à l’instar des Modiano, des Carasso, des Fernandez et des Lévy[3].

Après un incendie qui a causé des dommages considérables au bâtiment, le moulin a été rénové en 1898 par l’architecte italien Vitaliano Poselli. Jusqu’en 1913, les moulins et la famille Allatini ont poursuivi leurs activités et leur empire économique sous la loi et l’autorité ottomanes. Leur importance à Salonique était considérable au point d’avoir le privilège de participer activement à la construction d’un arc de triomphe à côté de la Tour Blanche en 1911, lorsque le sultan Mehmet V fut invité par le nouveau régime des Jeunes Turcs à visiter la Macédoine.

Arc de triomphe des Allatini, 1911. Image issue de Catherine Pinguet, Salonique 1870-1920, Paris, Editions CNRS, 2023, p. 172.

Les contacts noués entre les Allatini, les autres familles séfarades de Salonique et le pouvoir ottoman ne sont pas clairement documentés, mais on constate des besoins mutuels. Ce n’est sans doute pas un hasard si le sultan déchu Abdülhamid II fut emprisonné dans la villa Allatini à Salonique, signe de collaboration.

Cette période s’achève avec l’occupation grecque de la ville en 1913, lors des guerres balkaniques. La famille Allatini a continué à gérer son entreprise pendant plus d’une décennie avant de céder la direction à la famille grecque Panoutsou en 1926[4]. Il est possible que ce changement soit dû à la politique d’hellénisation, le remplacement progressif du pouvoir politique et économique local, encore fidèle au prestige et au fantôme du passé ottoman, par d’autres représentant la nouvelle autorité grecque. Si les Allatini disparurent avec le temps, subissant eux aussi les ravages de la Shoah après l’invasion de la ville par les nazis et leurs supplétifs bulgares, les Panoutsou poursuivirent l’activité du moulin et de la briqueterie Allatini. Pendant toute cette période, le nom « Allatini » a continué d’être utilisé, érigeant celui-ci en marque de fabrique.

Les bâtiments, aujourd’hui qualifiés d’historiques, de l’usine Allatini ont été abandonnés dans les années 1980, alors que la désindustrialisation de la ville progressait et que la main-d’œuvre se “tertiarisait”. De nouveaux espaces urbains furent développés autour de l’usine, y compris une plage artificielle et une plate-forme devant le complexe, le privant ainsi de son contact vital avec la mer pour son bon fonctionnement. Avec les changements de propriétaires de l’industrie Allatini entre 1980 et 2010, la question du sort des bâtiments historiques a été débattue. Si leur démolition a été en partie envisagée, d’autres actionnaires de la société ont opté pour leur reconversion en centre culturel ou en immeuble d’habitations. Ce qui est certain, c’est que ni les initiatives privées ni celles émanant de la société civile n’ont manqué pour donner des idées à leur rénovation.

De nombreux projets de rénovation

La délocalisation de la production de l’usine en dehors de la ville et la décision du ministère grec de la culture, en 1990, de déclarer le bâtiment historique –en le plaçant sous protection pour sa valeur économique et historique– ont concouru à sa préservation. Si cette dernière décision fut fondée sur le principe de la préservation de la mémoire collective de la ville, elle n’était pour autant pas accompagnée d’un plan gouvernemental ou municipal pour sa restauration ou sa reconversion en un espace à usage quotidien.

L’effort le plus notable pour sa rénovation a été le projet « Politeia Allatini », lancé avec 40 millions d’euros en 2003 par l’usine Allatini S.A., la banque Omega et des particuliers tels que Themeliodomi S.A. et la Société pour le Développement Urbain de Salonique S.A. Leur objectif était de rendre cet espace à un usage résidentiel, incluant un centre commercial, un centre culturel et un parking souterrain. Cependant, à la suite de litiges entre les actionnaires et le gouvernement grec, de nombreux éléments de ce projet furent reconnus contraires aux règles de conservation du patrimoine. La paralysie du projet en 2010 a été suivie de deux accidents impliquant des personnes s’aventurant clandestinement à l’intérieur, profitant du manque de sécurité de la clôture protégeant le site. Le drame le plus grave a été la mort d’une jeune fille de 15 ans, tombée d’un étage à l’autre à l’intérieur du bâtiment historique, provoquant l’émoi local et remettant l’usine sur le devant de la scène médiatique. Si personne n’a été tenu responsable de cet « homicide involontaire », il n’a pas permis de sauver rapidement le bâtiment, évitant ainsi d’autres tragédies à l’intérieur.

La vente aux enchères des actions de la compagnie en 2023 et la proposition de nouveaux plans de rénovation a de nouveau permis sa mise en valeur médiatique[5].

Extraits d’un plan proposé par des étudiants grecs. Image issue de Khrísa Karaníkola et Sília Liátsi, Αναβίωση του πρώην βιομηχανικού συγκροτήματος. Μύλοι Αλλατίνη. Revitalisation of Allatini Mills, Athènes, faculté d’architecture de l’école polytechnique d’Athènes, juillet 2023.

Un dernier projet a été dévoilé en 2024 par l’entrepreneur bulgare-grec Prodromos Mavropoulos, dont le groupe d’affaires a acheté une grande partie des actions d’Allatini, ce qui lui permet, du moins en théorie, de proposer un projet de rénovation complet pour le complexe sans opposition de la part des autres actionnaires. Sa proposition de transformer le bâtiment historique en un espace dédié à la consommation des habitants locaux, avec des boutiques, des spas et des appartements à louer[6], doit encore passer par le crible des lois grecques pour la conservation et la mise en valeur du patrimoine historique, ce qui a été la clé de la consolidation du projet de 2003.

Les moulins dans la topographie de la mémoire collective 

La question de la rénovation ou du sauvetage de bâtiments considérés comme des exemples de patrimoine industriel n’est pas simple, à Thessalonique comme ailleurs. Contrairement au patrimoine archéologique ou artistique, avec une valeur d’ancienneté ou esthétique attestée, les bâtiments industriels –de construction relativement récente et de conception originelle utilitaire et fonctionnelle– ne suscitent souvent que peu d’intérêt général en Grèce. D’autant plus s’ils sont dépourvus de toute valeur esthétique et abandonnés dans des friches urbaines. De plus, une usine va de paire avec la pollution de l’environnement, l’exploitation de la main-d’œuvre et les conflits sociaux. Ces aspects tendent à alimenter un imaginaire sombre concernant l’usine, les patrons et leur industrie auprès des générations futures.

Néanmoins, aux yeux des anciens travailleurs, ces bâtiments représentent aussi une partie de leur vie quotidienne, de leur formation professionnelle et de leur intégration dans la société locale. Dans le cas d’usines comme Allatini, dont la production est arrêtée depuis plus de 40 ans, ce sont les descendants de ces travailleurs qui gardent dans leurs souvenirs d’enfance des images de leurs parents employés. C’est ce qui ressort du témoignage d’habitants de Thessalonique, interviewés par la presse à plusieurs reprises pour donner leur avis sur l’état du bâtiment et son éventuel destin, le jugeant généralement « très dommage » dans son état d’abandon actuel.

L’abandon est précisément le mot le plus utilisé non seulement par les habitants du quartier, mais aussi par les différentes personnes qui s’y aventurent pour le photographier, le filmer et montrer ainsi la nécessité de son sauvetage[7]. Une sorte de « tourisme des ruines » (urbex [urban exploration]) qui peut être comparé à ce qui s’est passé au début du XIXe siècle lorsque les Européens ont exploré les ruines de l’antiquité classique comme symboles d’un passé identitaire commun à renouveler. Plus que les bâtiments environnants et les facilités de la vie moderne qu’ils offrent, ce sera la « ruine » au centre de cette modernité qui se distinguera le plus, celle qui suscitera le plus de controverses et celle qui sera la plus prisée par les amateurs de graffitis et de street art. C’est peut-être justement son caractère fonctionnel et non esthétique, celui-là même qui fait partie de la mémoire collective de la ville, qui est paradoxalement à l’origine de son abandon. Un espace « gris » recouvert de couleurs, aux innombrables graffitis pour lui donner une plus grande valeur temporaire, jusqu’à ce qu’un véritable projet soit en mesure de récupérer son potentiel historique, sans pour autant être totalement absorbé par la mode consumériste qui tend à affecter ce type d’espaces avec des projets à caractère utilitaire[8].


Bibliographie et webographie

ANASTASSIADOU-DUMONT, Méropi, Salonique, 1830 – 1912. Une ville ottomane à l’âge de réformes, Leiden, E. J. Brill, 1997.

ICOMOS SLOVENIA, Protection and Reuse of Industrial Heritage : Dilemmas, Probels, Examples, Ljubljana, Ministère de la culture, 2017.

KARANIKOLA, Khrísa et LIATSI, Sília, Αναβίωση του πρώην βιομηχανικού συγκροτήματος. Μύλοι Αλλατίνη. Revitalisation of Allatini Mills, Athènes, faculté d’architecture de l’école polytechnique d’Athènes, juillet 2023.

NAAR, Devin E., Jewish Salonica, Between the Ottoman Empire and Modern Greece, Stanford, Stanford University Press, 2016.

PINGUET, Catherine, Salonique 1870-1920, Paris, Editions CNRS, 2023.

VEINSTEIN, Gilles (Dir.), Salonique 1850-1918. La “ville des Juifs” et le réveil des Balkans, Paris, éditions Autrement, 1992.

« Μύλοι Αλλατίνη: Ποιος “χτύπησε” το 50% του ιστορικού συγκροτήματος κόντρα στον Φάις », Οικονομικός Ταχυδρόμος, 18 janvier 2023, [en ligne], consulté le 5 décembre 2024, disponible sur https://www.ot.gr/2023/01/18/epixeiriseis/stories/myloiallatinipoiosxtypiseto-50-touistorikousygkrotimatoskontrastonfais/.

« Έτσι θα μετασχηματιστεί το θρυλικό Αλλατίνη », Parallaxi, 12 juillet 2024, [en ligne], consulté le 2 décembre 2024, disponible sur https://parallaximag.gr/thessalonikinews/etsithametaschimatisteitothrylikoallatini.

« Πρ. Μαυρόπουλος: Αυτά είναι τα σχέδια μου για το “Αλλατίνη” », ΜΑΚΕΔΟΝΙΑ, 15 juillet 2024, [en ligne], consulté le 5 décembre 2024, disponible sur https://www.makthes.gr/prmayropoylosaytaeinaitaschediamoygiatoallatini-713673.

365 film, « Abandoned Thessaloniki – Project Flour (Allatini Factory) », [en ligne], mis en ligne le 22 octobre 2015, consulté le 3 décembre 2024, disponible sur https://www.youtube.com/watch?v=7A_Di1a91kg&ab_channel=365film.

Atlas TV Κεντρικής Μακεδονίας, « Ρημάζουν οι μύλοι Αλλατίνη », [en ligne], mis en ligne le 11 mars 2020, consulté le 15 décembre 2024, disponible sur https://www.youtube.com/watch?v=an1syLxGzNQ&ab_channel=ATLASTVΚεντρικήςΜακεδονίας.


Notes de bas de pages

[1] Au cours du XIXe siècle, la ville a changé d’aspect physique, entrant dans le cycle de la modernité à l’européenne, qui s’est manifestée dans des aspects tels que l’ornementation, l’hygiène, la planification urbaine et la consolidation de la bureaucratie administrative, cf., Méropi Anastassiadou-Dumont, Salonique, 1830 – 1912. Une ville ottomane à l’âge de réformes, Leiden, E. J. Brill, 1997, cap. 2.

[2] Famille originaire de Livourne, l’un des personnages les plus représentatifs était Moïse Allatini, décédé en 1882, impliqué dans l’industrie de la farine et de la meunerie. En 1888, cette famille s’associe à des capitalistes européens pour former la Banque de Salonique, étendant ainsi son influence économique, cf., Donald Quataert, « Premières fumées d’usines », in Gilles Veinstein (dir.), Salonique 1850-1918. La “ville des Juifs” et le réveil des Balkans, Paris, éditions Autrement, 1992, p. 177-178.

[3] Sur les Sépharades de Salonique voir, entre autres, cf., Gilles Veinstein (dir.), Salonique 1850-1918…, op. cit.; Devin E. Naar., Jewish Salonica, Between the Ottoman Empire and Modern Greece, Stanford, Stanford University Press, 2016.

[4] La fille de Panoutsou, Marietta Panoutsou, fut mère du député indépendant et ancien ministre des finances de K. Mitsotakis, Stefanos Manos, qui avait 16% des actions d’Allatini dans les années 1990, cf., « Έτσι θα μετασχηματιστεί το θρυλικό Αλλατίνη », Parallaxi, 12 juillet 2024, [en ligne], consulté le 2 décembre 2024, disponible sur https://parallaximag.gr/thessaloniki-news/etsi-tha-metaschimatistei-to-thryliko-allatini.

[5] « Μύλοι Αλλατίνη: Ποιος “χτύπησε” το 50% του ιστορικού συγκροτήματος κόντρα στον Φάις », Οικονομικός Ταχυδρόμος, 18 janvier 2023, [en ligne], consulté le 5 décembre 2024, disponible sur https://www.ot.gr/2023/01/18/epixeiriseis/stories/myloiallatinipoiosxtypiseto-50-touistorikousygkrotimatoskontrastonfais/.

[6] « Πρ. Μαυρόπουλος: Αυτά είναι τα σχέδια μου για το “Αλλατίνη” », ΜΑΚΕΔΟΝΙΑ, 15 juillet 2024, [en ligne], consulté le 5 décembre 2024, disponible sur https://www.makthes.gr/prmayropoylosaytaeinaitaschediamoygiatoallatini-713673.

[7] Diverses vidéos et performances sont périodiquement publiées sur l’internet, la plupart d’entre elles se concentrant sur l’abandon du site, voir par exemple, cf., 365 film, « Abandoned Thessaloniki – Project Flour (Allatini Factory) », [en ligne], mis en ligne le 22 octobre 2015, consulté le 3 décembre 2024, disponible sur https://www.youtube.com/watch?v=7A_Di1a91kg&ab_channel=365film.

[8] De tels projets iraient même à l’encontre des recommandations du Conseil européen sur le patrimoine architectural, établi en 1985, et sur les zones industrielles européennes à patrimonialiser, proposé en 1987. Selon ces propositions, l’État en question devrait être le garant de leur conservation, ensemble avec les collectivités, cf., Robert Pickard, « The Council of Europe and the Industrial Heritage : A UK exemplar of the rehabilitated industrial heritage as a resource for society », ICOMOS Slovenia, Protection and Reuse of Industrial Heritage : Dilemmas, Probels, Examples, Ljubljana, Ministère de la culture, 2017, p. 10-11.


OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Oscar Osorio (16 janvier 2025). À la découverte du patrimoine industriel de Salonique : les moulins Allatini. Patrimoines et Politiques Mémorielles. Consulté le 13 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/133ld


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