Performer l’archive pour faire vivre les traces
Anouche Der-Sarkissian, professeure agrégée à l’Université Paris Nanterre, doctorante à la Sorbonne Nouvelle, étudiante au Master IMAS de l’INALCO et membre de l’Institut Convergences Migrations.
Compte rendu de Traces, par la Cie Les Mues, en collaboration avec Anouche Kunth, sur une idée originale de Gwenola Breton, avec Marine Beelen, Sophie Jacotot et Anouche Kunth, le 5 avril 2025, au Centre du Patrimoine Arménien (CPA) de Valence, dans le cadre du cycle commémoratif “1915-2025 : Remue-Mémoire”.
https://www.le-cpa.com/agenda/2025/sortie-de-residence-traces
Franchir le seuil
Lorsque j’ai été conviée à assister à une performance au Centre du Patrimoine Arménien de Valence[i] intitulée Traces qui faisait dialoguer danse, chant et archive pour évoquer le génocide des Arméniens, un mélange de surprise, de scepticisme et de résignation m’ont saisie. À quoi bon chercher à renouveler les formes commémoratives quand le mal devient banal et que les vivants n’écoutent plus ? Malgré ces doutes, la curiosité a pris le dessus. Connaissant la sensibilité du travail de l’historienne Anouche Kunth[ii], ainsi que l’exigence de la compagnie Les Mues[iii], j’ai pris le parti de faire confiance à cette proposition insolite.
Les traces à l’œuvre
En entrant, le public est immédiatement happé par le tableau qui s’impose. En raison des conditions techniques de la salle (pas de rideau, pas de régie pour un jeu de lumières, pas de surélévation de la scène pour marquer une frontière avec l’audience), les spectateurs, in medias res, découvrent l’espace scénique en prenant place. Le plateau est recouvert de cartons étalés à plat convoquant l’image d’un grand patchwork. Au centre, deux monticules ocres attirent le regard : des amas de sable en référence au désert syrien de Deir-Es-Zor qui fut le mouroir à ciel ouvert de milliers d’Arméniens[iv], des fantômes qui se cachent, des dépouilles englouties ? À côté de ce paysage dévasté et abstrait, un bureau solitaire se dresse, seul élément nous renvoyant à une réalité familière. Faiblement éclairé par une lampe et flanqué de monceaux de documents, il évoque une salle d’interrogatoire, une consultation médicale, un service administratif, une recherche dans les archives. La chaise est vide. Derrière la scène, l’image d’une toile blanche est projetée sur un grand écran. On y aperçoit des plissures, pareilles à des rides ou des veines sur une peau, une carte imaginaire, des cours d’eau, un document froissé.
Après un silence prolongé, des sons sourds et inquiétants se font entendre sporadiquement. Un premier corps se découvre et se meut lentement, les gestes contraints, le visage dissimulé. Puis, une femme sans âge, tout aussi spectrale, s’anime. Agenouillée, elle plonge la main dans les interstices des cartons et, comme tirant sur une corde, en extrait des vêtements. Que cherche-t-elle ? Les vestiges de sa vie d’avant, des sépultures, des survivants ? Chaque pièce qu’elle retire semble résister : on se demande si cette figure s’efforce de sortir les lambeaux à la surface ou si au contraire elle tente de s’agripper à eux comme aux êtres qui les portaient. Pendant une longue partie, les deux corps n’échangent pas. Puis, ils dansent ensemble, tombant et se relevant, cherchant mutuellement leur appui, s’enlaçant, se contorsionnant jusqu’à se confondre.
Surgissant du public et s’installant au bureau, l’historienne Anouche Kunth ouvre une autre séquence. Elle lit des fragments de documents qui donnent vie à des trajectoires en quête de reconstruction. Ces « archives de l’ordinaire » portent toutes en creux les traces de la violence extraordinaire de « vies déchirées ». Une Hripsimé s’adresse à l’Office des réfugiés arméniens de Marseille afin d’être « libérée » du « joug turc » et que sa « véritable nationalité » lui soit rendue. Un homme, enfant lors des déportations qui l’arrachèrent à ses parents, demande que son patronyme de naissance lui soit officiellement restitué. Une apatride dénommée Mariam sollicite auprès de ce même organisme l’établissement d’un document tenant lieu d’extrait de naissance afin qu’elle puisse se marier. Une Mme Papazian, originaire de Smyrne et vivant à Marseille « à la suite des événements qui ont ensanglanté [sa] ville », fait état des biens qu’elle possédait et qui ont été « pillés, confisqués et incendiés par le gouvernement turc ». À l’occasion de banales démarches administratives, tous ces inconnus réaffirment une identité qui leur a été interdite et convoquent les fantômes du passé : les parents disparus, la région natale où ils ne peuvent plus retourner, les violences subies.

©Le Cpa – Valence Romans Agglo. Lecture d’archives performée et danse
La voix de la chercheuse commentant les matériaux recueillis se mêle aux voix de ces rescapés à la recherche de repères biographiques et d’une place dans la société dite d’accueil. Ainsi, à la manière d’un palimpseste, les temps se superposent : celui du monde d’avant, celui des « événements », celui des récits des réfugiés retranscrits par les administrations françaises, celui de l’historienne les déchiffrant et enfin celui de la réception.
Invitant à une expérience sensorielle plurielle, la scénographie restitue la matérialité de ces archives au moyen d’un dispositif qui projette à l’écran les documents lus et manipulés par la chercheuse-performeuse. L’écriture des requérants arméniens ou de ceux ayant enregistré leurs requêtes se révèle ainsi au public.
Sans doute pour approfondir cette tentative de redonner chair aux traces, une chorégraphie manuelle se déploie progressivement sous nos yeux : tandis que l’historienne nous fait entendre la voix des médecins des asiles qui ont consigné les maux de réfugiés arméniens, ses mains saisissent du bout des doigts des morceaux de tissus et, entre délicatesse et fébrilité, les enchevêtrent, comme les bribes de vies lacérées à rassembler, raccommoder et restituer. Certains patients ont basculé dans la folie brutalement. D’autres ont vécu dans un état d’errance perpétuelle, comme ce serrurier, également originaire de Smyrne, qui porte, des années durant, des casques réels ou imaginaires pour se protéger des hallucinations, des odeurs, des voix, des poisons.

©Le Cpa – Valence Romans Agglo. Danse au sol et danse des mains.
Le tableau final, plus court, peut se lire comme une représentation de liens qui se retissent. Cette fois, l’historienne est face au public et à côté des danseuses. Elle nous livre des extraits de rapports de travailleuses sociales. Dans les années 1950-1960, explique-t-elle, elles ont accompli un travail remarquable auprès des vieux réfugiés arméniens. Si l’action de ces « mademoiselles » ne transparaît pas clairement, leur regard attentif nous fait pénétrer dans l’intimité de celles et ceux qu’elles ont accompagnés au quotidien : les intérieurs non chauffés, les logements de fortune, les garde-robes insuffisantes, les vêtements élimés, les papiers soigneusement rangés, les moyens de subsistance précaires, les habitudes, les solitudes. Ce semblant d’équilibre est traduit par les corps qui dansent en contact dos à dos et par une berceuse arménienne interprétée par l’une des danseuses, indice peut-être d’une voie retrouvée ou des voix à venir s’élevant contre l’oubli.
Résonances partagées
À l’issue de la performance, après une pause de la salle saisie par l’émotion et la gravité du moment, le public a chaleureusement applaudi. Très vite Chrystèle Roveda, la directrice du CPA, a instigué un débat entre les interprètes, la dramaturge et les spectateurs. J’ignore si cet échange sera systématiquement envisagé ou s’il s’est tenu parce qu’il s’agissait d’une sortie de résidence et donc d’une restitution d’une étape d’un travail en cours. Toujours est-il que la rencontre s’est avérée instructive : le public a librement formulé ses réactions et les quatre collaboratrices ont su rendre compte du cheminement collectif et de leurs propres rapports au projet avec finesse et sensibilité.
Ainsi, des spectateurs sans liens personnels avec l’histoire du génocide des Arméniens ont fait part des images qui les ont traversés pendant la performance, tandis que des enfants et petits-enfants de rescapés ont établi des parallèles avec les souvenirs de leurs ascendants. Des questions techniques sur les défis d’un travail des corps en tension ont côtoyé des remarques éclairantes sur les choix scénographiques et leur signification, comme la prégnance de la couleur ocre, la polysémie du silence inaugural ou encore la berceuse finale du prêtre et chantre arménien Komitas. Avec candeur, une adolescente s’est excusée du rire incontrôlable provoqué par le mutisme du tableau d’ouverture, tandis qu’une camarade a exprimé sa surprise et son plaisir de découvrir que la danse contemporaine pouvait aborder des « sujets politiques ». Une jeune femme dont la famille témoigne dans l’un des documentaires de l’exposition permanente du CPA a exprimé sa gratitude d’assister à un work in progress abouti bien que risqué. Une Valentinoise s’est souvenue d’une pièce de théâtre de Jean-Jacques Varoujan sur le génocide arménien présentée à Valence près de quarante ans auparavant, qui avait été virulemment décriée. De manière solennelle, elle a déclaré « prend[re] acte aujourd’hui » du chemin parcouru depuis. La qualité de ce temps d’échange a permis de rappeler l’importance de créer des espaces qui font dialoguer les générations, les sensibilités, les connaissances, les expériences, les modes d’expression et de transmission des savoirs et des vécus. Elle a aussi fait écho à cette « activité étrange » qu’est la pratique commémorative, « qui oscille entre la présence et l’absence »[v].

©Le Cpa – Valence Romans Agglo. Échange entre le public et l’équipe
Tisseuses de sens et de mémoire
La proposition tenait de la gageure. Sa réussite doit beaucoup aux parcours des porteuses du projet et à la synergie de leur rencontre. En tant que chercheuse, Anouche Kunth trace un sillon singulier. Son écriture, loin des canons académiques, fait entendre une voix à part. Depuis plusieurs années, elle traduit cette démarche créatrice dans ses conférences qui ressemblent de plus en plus à des lectures-performées. Ses collaborations avec des artistes venant de la photographie, de la danse ou de la musique témoignent de ce même désir de renouveler les moyens de production et de diffusion de la connaissance. Fondée en 2020 par Gwenola Breton et Sophie Jacotot, la compagnie Les Mues s’inscrit dans un processus analogue de recherche autour de l’écriture de récits intimes et collectifs faisant dialoguer corps, texte et musique. Traces est, après Traque, le deuxième volet d’un triptyque sur la violence conçu par Gwenola Breton, auteure, programmatrice et artiste touche-à-tout. Danseuse et chercheuse, Sophie Jacotot crée également des ponts originaux entre danse et histoire à travers des conférences dansées ainsi qu’un travail de recréations d’œuvres à partir de traces, comme des partitions de danse et des archives. Ainsi qu’elle l’a rappelé avec pudeur lors du débat, c’est aussi son histoire personnelle et familiale qui a orienté Traces vers le génocide des Arméniens. Enfin, Marine Beelen, chanteuse lyrique et danseuse, dont l’interprétation de la berceuse a manifestement ému le public, est riche d’un bagage pluriel mêlant voix et mouvement.

©Le Cpa – Valence Romans Agglo. Archive, Sophie Jacotot et Marine Beelen
Patrimoine vivant : traces, résurgence et résistance
L’année en cours revêt un caractère particulier au CPA : elle marque les vingt ans du centre ainsi que les cent-dix ans du génocide des Arméniens. Elle fait suite également à la panthéonisation de Missak et Mélinée Manouchian en février 2024, qui a suscité une constellation d’initiatives événementielles, éditoriales, scientifiques, artistiques et muséographiques au CPA comme dans le reste de la France. Ce contexte explique que la programmation du CPA accorde une place si centrale à la thématique arménienne, une situation inédite depuis le centenaire du génocide en 2015 et « l’Année de l’Arménie en France » en 2006-2007, orchestrée par le Ministère de la Culture et les Affaires étrangères.
Présenter Traces en avril 2025 participe donc, pour le CPA, d’une volonté multiple. Il s’agit tout d’abord de commémorer le génocide, à l’instar des événements qui se tiennent chaque année en France, en Arménie et dans d’autres États autour du 24 avril, date officielle de commémoration du génocide[vi]. Avec cette proposition qui s’inscrit dans un cycle intitulé « remue-mémoire », le CPA entend également « revisiter la mémoire du génocide » par la forme dansée et par la « question de la disparition » qui sera scandée tout du long de l’année[vii].
En soutenant des initiatives comme Traces (par le biais de la coproduction, de l’accueil en résidence ou de l’intégration à la saison culturelle), le CPA assume pleinement, tout en franchissant une étape supplémentaire, son positionnement de « lieu de médiation » et de « centre d’interprétation »[viii].
Avec Traces, en effet, la question de la commémoration se départit de l’idée d’une transmission figée d’un héritage historique. La performance ne se contente pas d’énoncer les événements du passé, elle réactive les traces et rend la mémoire dynamique. Elle aborde le patrimoine comme un processus vivant qui (re)donne voix à des histoires enfouies, connecte les absents et les présents et invite à une réflexion partagée. Ce faisant, elle contribue à faire de l’acte commémoratif une puissante entreprise collective de résistance à l’oubli.
[i] L’idée de ce centre naît dans les années 1990 dans le but « d’enregistrer, de conserver et de transmettre la mémoire des Valentinois d’origine arménienne. » Elle se développe progressivement et, à partir du cas arménien, propose une « réflexion plus large sur l’exil, les génocides, les diasporas, la diversité culturelle. » Le Centre du Patrimoine Arménien est inauguré en 2005 par la Ville de Valence. https://www.le-cpa.com/. Pour plus de détails sur le contexte de la création du centre et les activités qui y sont menées, se référer à Roveda, C. (2024). « Le centre du patrimoine arménien (le CPA) : un lieu ouvert sur le monde ». Témoigner. Entre histoire et mémoire. Revue pluridisciplinaire de la Fondation Auschwitz, no 138, 138, avril 2024, p. 120‑27. https://doi.org/10.4000/11×65.
[ii] Voir par exemple Kunth, A. (2023). Au bord de l’effacement : Sur les pas d’exilés arméniens dans l’entre-deux-guerres. Paris, France : La Découverte.
[iii] https://www.cielesmues.fr/.
[iv] Kouyoumdjian, B., Siméone, C., & Ternon, Y. P. (2005). Deir-es-Zor : Sur les traces du génocide arménien de 1915. Arles, France: Actes Sud : France-inter.
[v] Ozouf, M. (1989). « Célébrer, savoir et fêter ». Le Débat, 57(5), 16‑31. https://doi.org/10.3917/deba.057.0016.
[vi] La date est retenue dès 1919 dans les milieux arméniens, en mémoire de l’arrestation par la police ottomane, le 24 avril 1915, de notables, intellectuels et politiques arméniens de Constantinople, déportés et, pour la majorité, assassinés. Progressivement, ce repère commémoratif quitte les cercles intimes et communautaires et acquiert, à partir de 1965, une dimension plus politique portée par une revendication mémorielle. En France, un décret de 2019 officialise le 24 avril comme journée nationale de commémoration du génocide arménien. Adjemian, B.et Zarifian, J. (2023). « La reconnaissance internationale du génocide des Arméniens Histoire, enjeux, pratiques ». 20 & 21. Revue d’histoire, 158(2), 149-165. https://doi.org/10.3917/vin.158.0149.
[vii] Entretien téléphonique du 18 avril 2025 avec Chrystèle Roveda, directrice du CPA.
[viii] Dans le monde muséal, la notion d’interprétation a pris de l’essor à la fin du XXème siècle pour devenir presque banale aujourd’hui. En l’absence de définition consensuelle, on pourrait retenir qu’il s’agit a minima d’un espace sans collection qui accueille un large public et met en valeur un patrimoine en mobilisant notamment l’émotion. Chaumier, S., et Jacobi, D. (2008). « Nouveaux regards sur l’interprétation et les centres d’interprétation ». La Lettre de l’OCIM (119), 4‑11. https://doi.org/10.4000/ocim.348.
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Anouche Der Sarkissian (23 avril 2025). Performer l’archive pour faire vivre les traces. Patrimoines et Politiques Mémorielles. Consulté le 19 août 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/13squ
