Lettres de Paris
Lettres de Paris
Sur la philosophie en tant que mémoire de la présence humaine
La rédaction du Carnet Patrimoines et Politiques Mémorielles reprend ce billet publié par Ahmed Al-Rubaye (promotion 2024), publié dans le journal irakien Al-Mada (المدى) le 28 octobre 2025.
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Savants dans une bibliothèque abbasside. Le Maqâmât al-Harîrî Schefer illustré par Yahya al-Wasiti en 1237 (Wikimedia Commons)
Quiconque se promène dans les librairies parisiennes peut avoir l’impression que la philosophie y est omniprésente, comme si elle était le cœur battant de la ville. En effet, dès que l’on franchit le seuil d’une librairie, grande ou petite, on trouve les philosophes côtoyant les poètes, l’histoire racontée à travers la pensée, et les romans enveloppés d’une touche de métaphysique. Tout y semble encadré par la même philosophie, comme si le texte sans philosophie restait incomplet, sans âme, sans mémoire, voire sans sens.
Je trouve qu’à Paris, les livres de philosophie sont les plus présents, car ils sont considérés dans l’imaginaire français comme la source de toute connaissance. Les Français croient que c’est la philosophie qui a donné naissance aux sciences humaines, qui a donné leur sens aux sciences naturelles et qui a insufflé à la science son esprit critique. C’est pourquoi on trouve rarement ici un livre dépourvu d’influence philosophique, car même la poésie, le roman et les sciences sociales sont tous influencés par elle.
Il existe une expression qui circule parmi les écrivains et les éditeurs français et que j’ai entendue à plusieurs reprises à la célèbre maison d’édition Classique Garnier[1] lors de séances de dédicaces d’auteurs : « Le texte philosophique protège les textes de l’extinction ». En effet, un texte qui ne repose pas sur une question philosophique s’épuise rapidement, il vit un instant puis meurt, tandis qu’un texte qui contient une idée philosophique acquiert une immortalité symbolique, car la philosophie lui confère sa dimension humaine. La philosophie, dans ce sens, est une condition de la vie intellectuelle. Elle apprivoise les sens humains et leur donne la capacité de comprendre, de réfléchir et de s’interroger.
En revanche, lorsque je contemple le paysage culturel irakien, je constate une absence douloureuse de cette présence philosophique. Les ouvrages politiques, sociaux et historiques sont le plus souvent écrits dans une perspective réaliste ou rhétorique, et non philosophique, et nous n’y trouvons pas ce cadre qui relie l’événement à l’idée ou l’idée à l’existence. Au début du XXe siècle et même au XIXe siècle, les ouvrages irakiens, dans tous les domaines, étaient imprégnés de pensée philosophique, car la philosophie était considérée comme un mode de pensée et non comme une discipline, ou comme ce qui est aujourd’hui considéré en Irak comme un luxe intellectuel.
Si nous remontons plus loin, à l’époque abbasside, nous constatons que la créativité irakienne s’inspirait de la philosophie en tant qu’esprit de la connaissance. Al-Kindi[2], Jaber ibn Hayyan[3] et Al-Jahiz[4] ont tous fait de la philosophie le langage de la science et de la créativité. Il est également frappant de constater que les pionniers de la technologie moderne dans la Silicon Valley[5] aux États-Unis s’inspirent aujourd’hui de la même source, à savoir la philosophie de l’esprit et la philosophie de l’avenir, ainsi que d’une conception philosophique de l’homme et de la machine.
C’est pourquoi la mort de la philosophie marque le début de la mort de la morale, de la sagesse et de l’humanité. C’est pourquoi des dizaines de colloques et de rencontres sur la philosophie sont organisés chaque année en France, dans le cadre qui englobe toutes les sciences humaines et scientifiques. La politique est étudiée dans le contexte de la philosophie du pouvoir, l’histoire est lue à la lumière de la philosophie du temps et de la mémoire, et l’anthropologie est réfléchie à travers la philosophie de la différence et de l’autre.
Ainsi, Paris, de ses universités à ses bibliothèques, reste la ville de la philosophie, une ville préoccupée par la recherche du sens de l’existence humaine au milieu du chaos de la modernité dans le monde, et qui croit que la pensée ne se mesure pas à l’aune de la connaissance, mais au type de questions qu’elle pose. Ici, le penseur et le chercheur sont ceux qui savent formuler la question, et non ceux qui détiennent les réponses. Dans cette perspective, la philosophie devient une pratique de la conscience quotidienne et un comportement de résistance contre la simplification, l’oubli et cette tendance humaine à transformer la vie en routine.
Ce que j’ai découvert à Paris, c’est que la pensée ne réside pas seulement dans les Instituts, mais qu’elle coule dans les cafés, se répand sur les trottoirs des librairies et dans les discussions qui se prolongent jusqu’au milieu de la nuit, où j’ai senti que la parole était considérée comme un événement existentiel. Être à Paris, c’est vivre en présence de la question, car on se promène parmi les livres et chaque idée, aussi petite soit-elle, est capable de réorganiser le monde d’une manière nouvelle, comme nous l’avons vu chez René Descartes, Pascal et d’autres.
C’est pourquoi l’image de l’ancienne Bagdad me revient à l’esprit… La Bagdad de Al-Zahawi[6], Al-Rasaafi[7], Al-Mutanabi[8], Da’bal Al-Khaza’i[9], Dar Al-Hikma[10] et les écrits de Al-Jahiz, Ibn Sina et Ibn Al-Khatib Al-Baghdadi. C’est la ville où l’on écrivait de la poésie pour réfléchir. Bagdad était à l’apogée de son âge d’or, comme certains l’appellent, car ses écrivains et ses intellectuels pratiquaient la philosophie sans la nommer, imprégnés de l’esprit de la question philosophique. Les cafés bagdadiens étaient alors des universités en plein air, où l’on discutait du sens de la morale, de la justice et de la liberté, et où la langue elle-même était un projet philosophique qui dépassait les limites de la rhétorique pour atteindre les confins de l’existence.
Avant d’être détruite, Bagdad ressemblait à Paris dans sa passion pour la pensée. Elle croyait que le texte était un moyen de compréhension, et non un outil d’expression, et que l’homme n’était pas jugé sur ce qu’il possédait, mais sur ce qu’il demandait. Depuis que la philosophie s’est retirée de la scène irakienne, quelque chose de cet esprit ancien qui faisait du mot un destin de liberté s’est éteint.
C’est pourquoi, lorsque je me promène aujourd’hui dans les rues de Paris, j’ai l’impression de retrouver Bagdad, et que la philosophie qui imprègne les rives de la Seine à Paris n’est qu’un lointain écho de cette idée née sur les rives du Tigre à Bagdad, à l’époque où l’Irakien s’interrogeait sur lui-même et sur l’univers en un même instant. Paris nous rappelle donc que la philosophie n’appartient pas à une géographie particulière, mais à la conscience humaine dans ses manifestations les plus nobles, et que sa mort dans n’importe quelle ville est une mort lente du sens lui-même.

Maruf al Rusafi lit un poème à l’inauguration de l’école Al-Tifayidh (1928, Wikimedia Commons)
NOTES
[1] La librairie des Classiques Garnier, située au 6 rue de la Sorbonne dans le Vᵉ arrondissement, a ouvert ses portes en 2011. Il s’agit d’un lieu de rencontres où sont présentées les dernières parutions de la maison d’édition.
[2] Abū Yūsuf Yaʿqūb ibn Isḥāq al-Kindī (en arabe أبو يوسف يعقوب بن إسحاق الكندي ) (Koufa, 801 – Bagdad, 873), plus connu sous son nom latinisé d’Alkindus ou Al-Kindi, est considéré comme l’un des plus grands philosophes arabes « hellénisants » (faylasûf), en étant surnommé « le philosophe des Arabes ».
[3] Abu Mūsā Jābir ibn Hayyān (en arabe : جابر بن حیان, en persan : جابر بن حیان, souvent avec les nisbahs d’al-Bariqi, al-Azdi, al-Kufi, al-Tusi ou al-Sufi ; fl. c. 721 – c. 815, aussi connu par la latinisation Geber, était un polymathe : chimiste et alchimiste, astronome et astrologue, ingénieur, géographe, philosophe, physicien, et pharmacien et médecin . Il a été décrit comme le père des débuts de la chimie, qui a également anticipé la fission nucléaire et le pouvoir destructeur de la scission d’un atome.
[4] Al-Jahiz ou Al-Ǧah̩iz̩ (en arabe : الجاحظ), de son vrai nom ’Abu ʿUthmân ʿAmrû ibn Baḥr Mahbûb, al-Kinânî al-Laithî al-Baṣrî (en arabe : أبو عثمان عمرو بن بحر محبوب الكناني الليثي البصري), est un écrivain, encyclopédiste et polygraphe arabe mutazilite, né vers 776 à Bassorah, ville où il meurt en décembre 867.
[5] En Californie, au sud de la Baie de San Francisco, se déploie sur un espace restreint la Silicon Valley. Née sous l’impulsion de l’université de Stanford fondée en 1891, la Silicon Valley connaît un essor foudroyant à partir des années 1950-1960. Elle est aujourd’hui devenue un territoire productif au cœur de l’innovation mondiale en accueillant des firmes aussi emblématiques des nouvelles technologies que Hewlett-Packard, Intel, Apple, Google, Facebook, Yahoo, LinkedIn, Twitter, PayPal, eBay, Netflix, NetApp, Cisco, Oracle, Adobe, Symantec, Sandisk, Seagate Technology ou FireEye. Facteur d’efficacité, de compétitivité et de domination, l’innovation est un vecteur central de la puissance américaine puisque les États-Unis demeurent la première puissance scientifique et technologique mondiale. Si elle est souvent prise comme un modèle emblématique (Silicon Cape Town en Afrique du Sud, Silicon Wadi en Israël, Bangalore comme « Silicon Valley » de l’Inde, auxquelles il faut ajouter toutes les « valleys » comme « Aerospace valley » en France), il convient de souligner les grandes spécificités de ce territoire. Son succès s’y traduit par d’importants enjeux d’aménagement et elle est aujourd’hui confrontée à de nombreux défis.
[6] Jamil Sidqi ibn Muhammad Faydi ibn Mulla Ahmad Babban al-Zahawi (1279-1354 AH / 1863-1936 apr. J.-C.) : Poète et pionnier de la renaissance littéraire arabe moderne, figure emblématique de la poésie arabe moderne et pionnier de la pensée scientifique et de l’approche philosophique. Né et mort à Bagdad, son père était le mufti de Bagdad. Sa famille était une maison de savoir et de prestige en Irak. D’origine kurde, il descendait des princes Babani de Souleimaniyeh. La lignée des Zahawi remonte à Zahaw, un émirat indépendant aujourd’hui rattaché à l’Iran. Sa grand-mère paternelle en était originaire. Le premier membre de sa famille à y être rattaché est son père, Muhammad Faydi al-Zahawi.
[7] Ma’ruf al-Rusafi (1292-1365 AH / 1875-1945 AD) était un universitaire et poète irakien.
[8] Abu Tayyib al-Mutanabbi Ahmad ibn al-Husayn al-Ju’fi al-Kindi al-Kufi (303-354 AH / 915-965 apr. J.-C.) est un brillant poète, surnommé le « Poète des Arabes », qui a marqué le monde et captivé l’attention. Il jouit d’une renommée qu’aucun autre poète arabe après l’Islam n’a connue. Il est décrit comme une rareté de son temps et une merveille de son époque. Sa poésie demeure une source d’inspiration pour les poètes et les écrivains à ce jour. Poète sage, il est l’une des gloires de la littérature arabe. La plupart de ses poèmes sont centrés sur lui-même et sur les louanges des rois. Son talent poétique s’est manifesté très tôt ; il écrivait de la poésie dès son plus jeune âge et composait ses premiers poèmes à l’âge de 9 ans. Il était célèbre pour sa vive intelligence et son assiduité.
[9] Abu Ali Di’bil al-Khuza’i, de son vrai nom Muhammad Di’bil ibn Ali ibn Razin, est l’un des poètes les plus célèbres de l’époque abbasside. Il est connu pour son chiisme envers la famille d’Ali ibn Abi Talib et sa satire acerbe des califes abbassides. Abu Ali Muhammad ibn Ali ibn Razin ibn Rabia al-Khuza’i est né à Koufa en l’an 148 de l’Hégire. La sage-femme l’a surnommé Da’bal, en référence à une blague qu’il avait faite. Elle voulait dire « Dha’bal », mais a remplacé « dhal » par « dal ».
[10] Dar Al-Hikma (en arabe : دار الحكمة, Maison de la sagesse) était une ancienne université de l’époque du califat des Fatimides, située en Égypte. Cette Maison de la sagesse et du savoir fut construite en 1004 par le sixième calife fatimide Al-Hakim bi-Amr Allah. Ce dernier a ordonné la construction d’une autre mosquée au Caire en plus de celle déjà existante, la mosquée Al-Azhar. Cette nouvelle mosquée prit le nom de Al-Hakim. Al-Hakim bi-Amr Allah fit construire en même temps une école coranique (halaqa) pour enseigner le coran.
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Ahmed Al-Rubaye (30 octobre 2025). Lettres de Paris. Patrimoines et Politiques Mémorielles. Consulté le 13 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/152kb
