Ressources numériques en sciences humaines et sociales OpenEdition Nos plateformes OpenEdition Books OpenEdition Journals Hypothèses Calenda Bibliothèques OpenEdition Freemium Suivez-nous

Le patrimoine juif au Maroc : une enquête de terrain

Quand on pense au Maroc, on n’imagine pas immédiatement qu’il est possible d’y visiter plusieurs synagogues parmi les trente qui demeurent ouvertes aujourd’hui. Le Maroc recèle du patrimoine juif le plus important d’Afrique du Nord, comme en attestent, les quartiers juifs, les synagogues ou le musée du Judaïsme marocain à Casablanca. Cette importante présence du patrimoine juif dans un pays africain musulman, en dépit des relations tendues entre musulmans et juifs, peut interroger. Le regain de tension au Proche-Orient et la guerre que mène Israël à Gaza ont diminué la popularité d’Israël dans l’opinion publique et, par conséquent, ont influencé l’image des Juifs et de leur patrimoine préservé au Maroc. Cela m’a conduit à me poser les questions suivantes : comment le patrimoine juif est-il perçu aujourd’hui par les Marocains musulmans et quelle place occupe-t-il dans leur quotidien ? Pour essayer de répondre à ces questions, j’ai choisi d’aller à la rencontre de ce patrimoine et des Marocains eux-mêmes.

Les juifs au Maroc : une brève histoire

La présence juive au Maroc remonte à plus de deux milliers d’années. Leur arrivée sur le territoire marocain s’expliquerait par les deux exils successifs provoqués par la destruction du Premier temple de Jérusalem en 580 av. J.-C. (l’Empire néo-babylonien de Nabuchodonosor II) et du Second en 70 ap. J.-C. par les légions romaines au cours de la première guerre judéo-romaine (El Bouhdidi, 2023 : 3). La ville de Marrakech a été fondée en 1062 par les Almoravides, créateurs d’un vaste empire qui régnait sur le Maghreb et une partie de l’Espagne. En 1147, la ville fut conquise par les Almohades. Moins tolérants, ilsi organisèrent des persécutions et des conversions forcées, interdisant aux Juifs de résider dans la capitale, ce qui mena à leur installation à Agmat, à 40 km de la capitale. Ils continuèrent cependant à venir à Marrakech pour faire du commerce. Sous la dynastie des Mérinides (1244-1465), le premier quartier juif, Mellah, a été créé à Fès, qui était alors la capitale, en 1438. L’objectif des sultans était alors de protéger les Juifs en tant que dhimmis (1) contre les violences potentielles de la foule dans la médina (Kenbib, 2016 : 32). Au XVIe siècle, les Saadiens firent à nouveau de Marrakech leur capitale et, en raison de l’augmentation de la population juive, ils y construisirent également un Mellah. Pour le Sultan, cette décision répondait à un double enjeu : à la fois respecter l’obligation religieuse de protéger les Juifs et renforcer son autorité en isolant et en contrôlant une communauté jugée stratégique (Schroeter, 2002 : 15-17). Au-delà de la sphère politique, les interactions entre Juifs et Berbères trouvaient néanmoins leur place dans la vie sociale du pays, ainsi ce processus complexe d’influence mutuelle conduisit à la « berbérisation » des uns et à la « judaïsation » des autres (Kenbib, 2016 : 17). La fête de la Mimouna, qui clôture Pessa’h, la Pâque juive, illustre parfaitement cette proximité : les voisins musulmans apportaient les ingrédients nécessaires aux célébrations, espérant en retour recevoir la baraka, bénédiction, pour leurs récoltes (ibid : 47).

La situation changea entre le XVIIIe et le XIXe siècle. En 1764, avec l’essor du commerce entre le Maroc et l’Occident, le sultan Mohammed ben Abdallah fonda Essaouira, anciennement Mogador, dans l’espoir d’en faire le principal port de commerce avec l’Europe. Pour dynamiser cette nouvelle ville, il a choisit les dix familles juives les plus importantes du pays. En échange de privilèges spéciaux et de droits de douane réduits, ces familles y construisirent de luxueuses demeures et dirigèrent les échanges internationaux (Schroeter, 2002 : 17). Un sentiment d’injustice se développa alors chez les musulmans « devenant en l’occurrence les dhimmis de chrétiens et de Juifs en terre d’islam. » (Kenbib, 1994 : 70) Lors de la guerre contre l’Espagne, dans la nuit du 5 février 1860, la retraite des forces marocaines laissa le Mellah de Tétouan sans protection qui fut victime de pillages massifs et de brutalités de la part des troupes espagnoles.

Dans les années 1880, la population juive était divisée en deux groupes en fonction de l’organisation territoriale. Les premiers étaient les Juifs de Blad el-Makhzen (territoires soumis au sultan). Ils bénéficièrent souvent de la protection des puissances européennes et du soutien du sultan qui les estimait importants pour l’économie. Dans ses récits, Charles de Foucauld soulignait un certain orgueil de leur part envers les non-Juifs (Foucauld, 1888 : 395). Les seconds étaient les Juifs de Blad es-Siba (territoires non soumis au sultan). Ils vécurent dans un état de danger permanent. Foucauld décrivait leur situation comme misérable, tout en soulignant le même « vice », c’est-à-dire l’arrogance envers les musulmans, qu’il a vu chez les Juifs de Blad el-Makhzen (ibid.). Dans les deux cas, les relations avec les musulmans marocains étaient souvent caractérisées par un mépris mutuel. En août 1907, le débarquement du navire français Galilée à Casablanca provoqua un chaos. Le quartier juif fut incendié par les bombardements français, puis pillé par les tribus et les citadins pauvres. Ces derniers s’en prirent particulièrement aux riches marchands juifs qu’ils considéraient comme responsables de leurs malheurs (Kenbib, 1994 : 104), car ce sont précisément les commerçants juifs qui étaient perçus comme les intermédiaires de l’influence française ou espagnole. Enfin, après la signature du traité de protectorat le 30 mars 1912, une révolte éclata à Fès le 17 avril. Afin de neutraliser les rebelles, le général français Brulard ordonna le bombardement du Mellah. Après sa destruction, le quartier fut soumis à des pillages. Ces épisodes de violence ne doivent pas être considérés comme des cas isolés de persécution religieuse, mais comme des explosions de colère populaire liées à l’effondrement du pouvoir marocain face à l’ingérence étrangère.

À la veille de la Seconde Guerre mondiale, le Maroc comptait environ 225 000 Juifs, soit 2,5 % de la population totale. Cette communauté a connu un tournant majeur après le premier conflit israélo-arabe de 1948. Des émeutes éclatent alors dans plusieurs villes, notamment à Oujda et Jerada, causant la mort de 44 personnes et entraînant un boycott économique des commerçants juifs (Soussi, 2020 : 265). Dans ce climat d’insécurité, les mouvements sionistes ont activement encouragé le départ vers Israël. En 1955, sous le règne du Sultan Mohammed V (qui prit le titre de roi en 1957), de violentes émeutes éclatèrent à Sidi Kacem au cours desquelles cinq Juifs furent tués par la foule. Cet événement tragique accéléra les départs. La période la plus intense de l’exode se situe entre 1961 et 1974, période durant laquelle près de 90 % de la communauté a émigré (Tolédano Attias, 2012 : 71). Cette décennie a été marquée par une vive inquiétude face à la détérioration du climat social. Le décès de Mohammed V en février 1961 et les premières années du règne d’Hassan II ont coïncidé avec une perception d’islamisation progressive du pays et une montée des tensions politiques, poussant les familles juives à chercher refuge dans les autres pays (Trevisan Semi et Sekkat Hatimi, 2012 : 70). Aujourd’hui, la majorité des Juifs marocains vivent « principalement en Israël, en France et au Québec » (Cohen, 2010 ; 133). La communauté juive du Maroc ne rassemble guère plus de 2500 personnes résidant en grande partie à Casablanca, le centre économique du pays (El Bouhdidi, 2023 : 4). Malgré ce petit nombre, le gouvernement marocain continue à faire un effort pour préserver le patrimoine juif et, comme le dit Chiara Lutteri, pour « lui trouver une place dans le récit de l’identité nationale » (2024 : 29).

Rapports entre les Marocains musulmans et le patrimoine juif aujourd’hui

En déambulant des petites ruelles de la médina de Tanger, l’ancienne partie de la ville, à la synagogue Nahon, j’ai remarqué un drapeau palestinien peint sur un mur ainsi qu’un autre accroché à la fenêtre de la maison située juste à coté d’elle. Il ne s’agissait pas d’un dessin hostile et d’ailleurs je n’ai observé aucun graffiti ou signe visant les Juifs, que ce soit à Tanger, à Marrakech ou à Casablanca. Mon premier échange a eu lieu à l’entrée de cette synagogue. Le guide du groupe m’a demandé si je voulais entrer dans la synagogue en m’expliquant qu’il fallait laisser un petit don, souvent simplement une pièce, dans la boîte de tsedaka. Le guide s’appelait Jaafar, né et élevé à Tanger. Il parlait couramment anglais et français. Il a confirmé ce que les recherches affirment : la plupart des Juifs marocains vivent aujourd’hui à Casablanca qu’il a désignés par le terme anglais de trade peoples, des marchands, en expliquant qu’historiquement ils faisaient du commerce avec le palais marocain après avoir quitté l’Égypte. Casablanca les aurait attirés en raison de ses activités commerciales et de son port développé. Tanger, à 340 km ou à 3h20 en voiture de Casablanca, est ensuite devenu un autre point d’attraction pour eux où la synagogue Nahon a été construite en 1878.

 

Mur adjacent à la synagogue Nahon, Tanger. Photographie : Luiza Konchakova, 29 octobre 2025.

 

A l’intérieur de la synagogue, Jaafar m’a présenté le responsable des lieux qui s’est déclaré prêt à me faire visiter l’espace et à échanger avec moi. Il m’a notamment montré trois Sifrei Torah (des rouleaux de la Torah) précieusement conservés à l’intérieur de l’Arche Sainte. En soulevant les manteaux de velours qui protègent les rouleaux, il m’a permis d’en observer les détails. C’était une chance unique, car en dehors des services les rouleaux restent entièrement couverts et stockés dans l’arche. À ma question sur la religion qu’il pratique, le responsable a répondu être musulman et travailler avec la communauté juive. Le responsable de la synagogue Al-Azama à Marrakech m’a donné exactement la même réponse, soulignant que ce mélange religieux ne constituait pas une exception mais une symbiose classique dans les lieux de culte juifs du pays. La même proximité entre ces deux religions était observée lors de ma visite de la synagogue Beit Yahuda, non loin de la synagogue Nahon, où plusieurs femmes musulmanes voilées étaient employées. Ainsi, aujourd’hui, le modèle marocain de gestion et de la préservation de patrimoine juif repose sur des Marocains musulmans en raison du faible nombre de juifs dans le pays. Comme j’ai pu l’observer, ces musulmans ont acquis des connaissances sur le judaïsme marocain et  gardent en contact avec la communauté juive et encouragent activement l’exploration de ce patrimoine ainsi qu’une attitude de curiosité envers lui. Par exemple, dans les deux synagogues de Tanger, j’ai été invitée à découvrir les petits musées où étaient exposées des photographies de membres de la communauté juive, des images de fêtes religieuses et de mariages célébrés dans ces lieux.

Trois Sefers Torah sous les manteaux dans l’Arche Sainte à la synagogue Nahon, Tanger. Photographie : Luiza Konchakova, 29 octobre 2025.

 

La présence juive au Maroc a laissé une empreinte dans la mémoire collective du pays et elle ne se limite pas aux médiateurs culturels musulmans engagés dans la préservation de cette mémoire. Deux jours plus tard, j’ai échangé avec un jeune conducteur de taxi, étudiant en sciences cognitives à Rabat, qui travaillait le week-end à Tanger. Selon lui, Juifs et musulmans au Maroc vivent « en paix sociale » : « Ils [les juifs] croient en Dieu comme nous, on croit. » Pour lui, le patrimoine juif dans le contexte actuel ne pose aucun problème et il ne pouvait exprimer rien sauf neutralité absolue, comme envers quelque chose qui a toujours été là et qui, à force d’être intégré dans la réalité marocaine, en devient presque imperceptible. Selon son point de vue, les Marocains musulmans acceptent toutes les religions tant que « l’autre ne leur fait pas de mal ». Il insistait que les conflits ne proviennent pas du peuple mais « des décideurs dans le gouvernement parce que ce n’est pas le peuple qui décide ».

 

Entrée du passage où se situe la synagogue Al-Azama, Marrakech. Photographie : Luiza Konchakova, 31 octobre 2025.

 

Le 31 octobre, le lendemain de mon arrivée de Tanger à Marrakech, j’ai fait la rencontre de Mohammed dans le Mellah (ancien ghetto), où j’avais brièvement échangé avec le responsable de la synagogue Al-Azama un peu plus tôt dans la journée. Quand je me suis retrouvée devant cette synagogue, il s’est arrêté pour me dire qu’elle était déjà fermée et que j’étais arrivée trop tard. Âgé d’une trentaine d’années, il m’a expliqué que son frère était professeur d’économie à Marseille et que son envie d’échanger venait surtout de son désir de pratiquer le français. Il a alors proposé de me montrer le riad, une maison traditionnelle transformée en hôtel, où a résidé le rabbin. Ce riad se trouve à cinq minutes de marche de la place des épices qui, selon Mohammed, est plus calme que les souks de Marrakech, souvent fréquentés par les touristes et où « les musulmans et environ deux mille Juifs travaillent côte à côte ». Cette affirmation semble toutefois peu probable compte tenu du faible nombre de Juifs au Maroc et d’une improbabilité de telle concentration de personnes sur une seule place. Cependant, si Mohammed s’est trompé sur les chiffres, ce témoignage est révélateur d’une certaine mémoire collective. Il suggère une cohabitation ancienne qui, bien qu’historiquement marquée par des rapports de domination et le statut de dhimmi accompagné de conditions de vie difficile, est perçue comme l’un des traits permanent de l’identité locale.

Riad du rabbin, Marrakech. Photographie : Luiza Konchakova, 31 octobre 2025.

 

Mon travail de terrain à Tanger, Marrakech et Casablanca souligne un paradoxe intéressant : alors que la présence juive est devenue démographiquement résiduelle, le patrimoine juif reste omniprésent, préservé et géré par des musulmans. Cette implication témoigne moins d’une harmonie historique, qui n’a pas été aussi constante qu’on pourrait l’espérer, que d’une volonté politique actuelle de reconnaître le judaïsme comme une composante de l’identité marocaine. Malgré les tensions liées au conflit actuel au Proche-Orient, cette gestion musulmane des lieux de culte juifs permet toujours au judaïsme de demeurer un élément visible de la mémoire nationale. Par contre, cette sauvegarde peut être également vue de manière plus critique : s’agit-il toujours de la préservation de la mémoire d’un lieu dans un objectif de valorisation du patrimoine, ou bien ce patrimoine devient-il un instrument mobilisé par des acteurs institutionnels à des fins touristiques, visant à séduire et attirer le public ?


1 – Le terme dhimmi (ou dhimma) désigne le statut des sujets non musulmans vivant sous gouvernance islamique. Si ce cadre institutionnel était censé garantir leur sécurité physique et la liberté de culte, la chercheuse Ruth Tolédano Attias (2003 : 63) souligne qu’il imposait en même temps une infériorité sociale et juridique systématique.


Bibliographie

Cohen, Y. (2010). Juifs au Maroc, Séfarades au Canada. Migrations et processus de construction identitaire. Archives Juives, Vol. 43(2), 132‑144. Cairn.info. https://doi.org/10.3917/aj.432.0132 

De Foucauld, C. (1888). Reconnaissance au Maroc : Journal de voyage. Editions du Jasmin.

El bouhdidi, A. (2023). Les juifs au Maroc. Entre migrations, persécutions et coexistence : Une minorité à part. 6.

Gershon, Y., & Drevon, C. (2016). L’aide aux réfugiés juifs du Maroc pendant la Seconde Guerre mondiale. Revue d’Histoire de la Shoah, N° 205(2), 413‑446. Cairn.info. https://doi.org/10.3917/rhsho.205.0413

Kenbib, M. (1994). Juifs et musulmans au Maroc, 1859-1948. Faculté des lettres et des sciences humaines-Rabat. https://books.google.fr/books?id=BppIAAAAMAAJ

Lutteri, C. (2024). Patrimoine juif, pouvoir marocain. L’Année du Maghreb, 32. https://doi.org/10.4000/13617

Schroeter, D. J. (2002). The Sultan’s Jew : Morocco and the Sephardi World. Stanford University Press. https://books.google.fr/books?id=ur38Oc3EIs8C

Soussi, H. (2020). Jewish Heritage Tourism in Morocco : Memories and Visions. ISBN 978-94-6407-365-2.

Tolédano Attias, R. (2003). L’antisémitisme au Maroc du début du xxe siècle. Une mémoire ignorée. Pardès, N° 34(1), 61‑73. Cairn.info. https://doi.org/10.3917/parde.034.0061

Trevisan, E. et al. (2012). Différents récits sur le départ des juifs du Maroc dans les années 1960-1970. In La bienvenue et l’adieu (Vol. 3, p. 67‑97). Karthala.

Luiza Konchakova
Luiza Konchakova

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Luiza Konchakova (16 janvier 2026). Le patrimoine juif au Maroc : une enquête de terrain. Patrimoines et Politiques Mémorielles. Consulté le 13 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/15ig9


Vous aimerez aussi...