Bouddhas de Bamiyan : politiques mémorielles d’une destruction
De sanctuaire bouddhiste à ruines touristiques… comment la destruction des Bouddhas de Bamiyan est-elle devenue sous le régime des Talibans un objet de patrimoine ?
Aux ruines du sanctuaire bouddhiste de Bamiyan, près de la ville de la province éponyme en Afghanistan, eut lieu le 9 mars 2021 une journée de commémoration particulière. Celle de la destruction par les explosifs des Talibans des deux immenses et désormais célèbres statues de Bouddhas à la fin de la troisième guerre civile (1996 et 2001). Des projections en 3D ont été réalisées au niveau des alcôves qui abritaient les statues et dans lesquelles il ne reste que des vestiges. Les deux œuvres construites à la fin de l’Antiquité, ont été taillées dans la roche des falaises dans la vallée de Bamiyan, l’une mesurant 55 mètres de haut et l’autre 38 mètres. Quatre mois à peine après la commémoration, Kaboul et la République afghane tombaient pour laisser la place au nouvel Émirat Islamique. Les Talibans ont repris le contrôle de Bamiyan et du sanctuaire comme il y a vingt ans. Cependant, la destruction des Bouddhas n’a pas été ordonnée précipitamment comme on pourrait le penser. Cela a été le fruit d’une stratégie d’instrumentalisation. Plus de vingt ans plus tard, le lieu continue d’être utilisé pour servir les buts idéologiques et économiques du nouvel État.

Photo panoramique du site de Bamiyan, montage de deux photos prises par la photographe Françoise Foliot en 1975 dans sa série “Afghanistan” (collection donnée à et préservée par Wikimédia France)
Construction et style
La datation carbone réalisée lors de fouilles place la construction de ces statues entre le milieu du 6e siècle et le milieu du 7e : la construction du petit Bouddha date d’entre environ 544 et 595, celle du grand Bouddha est datée entre 591 et 644. À cette époque, Bamiyan était un lieu important du bouddhisme sous le contrôle des Hephtalites (les Huns blancs), un peuple d’Asie centrale vassal du Khaganat turc occidental, mélangeant culture persane et influences turciques. Ces princes, peut-être convertis au bouddhisme, auraient lancé la construction des statues pour davantage faire rayonner le lieu. Implanté près des axes de la route de la soie, le sanctuaire a participé à la diffusion du bouddhisme jusqu’à l’ouest de la Chine. Des moines voyageurs s’y rendaient comme le Chinois Xuanzang, qui décrit les statues peintes et décorées. Tout au long de l’histoire médiévale, Bamiyan représente un lieu important du bouddhisme, bien que la région s’islamise dès les conquêtes arabes du 8e siècle. Le site survit aux guerres, mais le bouddhisme en Afghanistan décline et finit par disparaître, transformant le site et les statues en éléments des paysages. Ils survivent au temps jusqu’aux premières destructions, au 17e siècle, lorsque l’empereur moghol Alamgir Ier fait effectuer des tirs d’artillerie sur les statues, sans les détruire complètement, lors de sa conquête de l’Afghanistan.
Le style de ces œuvres marque l’aboutissement d’évolutions et de mélanges culturels antérieurs au règne des Huns blancs, car il plonge ses racines dans la culture du Gandhara (région du nord-ouest du Pakistan et de l’est de l’Afghanistan actuels). Cette culture rayonnait aux alentours, comme à Bamiyan. Cette région d’abord conquise par les Macédoniens et Alexandre le Grand au 4ᵉ siècle avant notre ère est ensuite passée sous le contrôle de l’empire indien Maurya. Les influences artistiques grecques et indiennes se mélangent au style local, créant un art appelé gréco-indien ou gréco-bouddhiste, car le bouddhisme s’implante dans la région pendant le règne d’Ashoka le Grand, entre le 2e et 3e siècles avant notre ère. Plus tard, Gandhara et Bamiyan furent incluses dans les royaumes gréco-bactrien, puis gréco-indien, deux États issus des conquêtes macédoniennes aux populations qui ont gardé en partie la culture et la langue grecque. Bamiyan, bien qu’éloignée du Gandhara où s’était développé l’art initial, se situait dans sa zone d’influence ainsi qu’au carrefour des cultures indo-bouddhistes et helléniques. Elle a pris de l’importance au fur et à mesure que les acteurs régionaux changeaient : l’Empire de Kush vers le 2e siècle de notre ère en fit un site bouddhiste important et des monastères y furent fondés. Cet empire a perpétué l’art gréco-bouddhique, en apportant également des influences contemporaines indiennes, sassanides et byzantines. Alors que la culture et l’art du Gandhara avaient disparu lors de la construction des statues, celles-ci ont été construites dans la continuité.
Les occidentaux découvrent leur existence lors des voyages de William Moorcroft, célèbre voyageur et aventurier anglais du 19e siècle, alors qu’il cherchait à se rendre à Boukhara. Il est émerveillé par la taille des statues à l’aspect presque mythique qui ont fait rêver les visiteurs qui lui succédèrent. Dans son Voyage à Boukhara, l’aventurier écossais Alexander Burnes évoque son passage dans la région et fait référence à une gravure où l’on peut voir les traces de premières destructions, en particulier sur les visages et sur les bras des statues.

Gravure de L. Haghe extraite du premier volume d’Alexander Burnes “Travels into Bokhara (…) in the Years 1831, 1832, and 1833” (London, J. Murray, 1834 – Wikimedia)
La destruction et l’instrumentalisation
L’histoire de Bamiyan et de ses statues qui font partie du paysage depuis des siècles aborde un véritable tournant à la fin du 20e siècle. La guerre civile avait débuté dès le retrait des troupes de l’Union Soviétique opposant l’Émirat d’Afghanistan des Talibans, dirigé par le mollah Omar, et l’Alliance du Nord conduite par Ahmad Shah Massoud. En septembre 1998, les forces talibanes prirent Bamiyan à l’Alliance du Nord et y établirent leur contrôle sur la vallée, persécutant dès lors les Hazaras, minorité de confession chiite de la région.
Michael Semple, expert irlandais spécialiste de l’Afghanistan, alors officier de coordination des Nations Unies, a connu en détails la fin de ces statues. Il a communiqué avec les Talibans et les locaux, et a témoigné dans une note sur le site Afghanistan Analysts Network. Selon lui, le chef local des Talibans voulait au départ détruire les statues en y plantant des explosifs, et des trous ont été forés dans les têtes des Bouddhas. Cependant, le mollah Omar avait entre-temps nommé un autre chef à la tête de la nouvelle province conquise, un Hazara tartare de la région voisine de Samangan, pour qui, selon les termes de Michael Semple, Bamiyan faisait partie de « son patrimoine ». Le nouveau gouverneur et ses aides de camps ont contacté le mollah Omar, qui a par conséquent ordonné l’arrêt de toutes actions à l’encontre des statues (par ailleurs, la ville de Bamiyan avait été saccagée et les lieux de prières des Hazaras aussi). Le fonctionnaire de l’ONU affirme que : « À cette époque, la collaboration entre les commandants moudjahidines locaux au sein de la structure talibane et le soutien du mollah Omar ont permis de sauver les Bouddhas avant même que le monde ne prenne conscience de la menace. Le pire qui soit alors arrivé fut qu’un groupe de Talibans brûla des pneus au sommet du grand Bouddha ».
L’année suivante, en juillet, le mollah Omar émit un décret de protection des statues de Bamiyan avec l’idée de relancer l’économie, mais le lieu est laissé comme tel. En automne 2000, les Talibans locaux veulent entreprendre un effort de préservation du lieu, et ont rencontré Michael Semple pour discuter de la reconstruction des fossés de drainage au dessus des statues, apparemment « soucieux » de dégâts potentiels causés par l’érosion si le système n’était pas entretenu. Le plan devait avoir été réalisé avec l’aide de l’ONU. Semple avait accepté, bien que comme il le dit dans son témoignage, son organisme de l’ONU ne disposait d’aucun budget. Cet épisode apporte de la nuance à la décision de destruction, qui ne s’est donc pas réalisée rapidement, et qui semblait – initialement – ne pas être une décision définitive.
Toutefois la situation avait évolué depuis 1998, et la ligne idéologique des décideurs talibans aussi. En mars 2001, le mollah Omar décrète la destruction des œuvres jugées idolâtres, en particulier les statues. Leur nouvelle rhétorique contre l’idolâtrie était couplée à une volonté de défier les pays occidentaux, et plus largement les Nations-Unies en réponse aux sanctions de mars 2001. Les statues ont été bombardées, détruisant plusieurs siècles d’histoire et de mémoire.
Les raisons de cette destruction ne sont pas aussi explicites qu’on pourrait le penser, et plusieurs avis existent sur la question d’acteurs de l’époque. Pour le gouvernement taliban, le ministre des affaires étrangères de l’Émirat islamique Ahmed Mutawakkil invoque la raison religieuse. Toutefois le mollah Omar aurait expliqué la décision autrement : dans une interview de 2004 sur un site de média indien Rediff.com, un reporter aurait questionné le mollah Omar par téléphone, et aurait confirmé l’authenticité de sa voix : le chef des Talibans affirmant : « Je ne voulais pas les détruire [les Bouddhas de Bamiyan]. En fait, certains étrangers sont venus me voir et m’ont dit qu’ils aimeraient effectuer les travaux de réparation [des Bouddhas] […] Cela m’a choqué. Je me suis dit que ces gens étaient insensibles et n’avaient aucun égard pour des milliers d’Afghans qui mouraient de faim, mais qu’ils se souciaient tellement d’objets inanimés [comme les statues]. C’était extrêmement déplorable. C’est pourquoi j’ai ordonné la destruction. S’ils étaient venus pour faire un travail humanitaire, je ne l’aurais jamais ordonné ». Bien entendu, la véracité de cette interview doit être prise avec beaucoup de précautions.

Grand Bouddha (1963, 2011, Wikimedia)

Petit Bouddha (1977, 2005, Wikimedia)
Suite à l’invasion de l’Afghanistan par la coalition dirigée par les États-Unis, et la création de la République islamique, des efforts de conservation ont été consentis : l’installation d’échafaudages, la documentation et la préservation des fragments des statues. Le gouvernement afghan souhaitait également la reconstruction des statues par anastylose (méthode de conservation du patrimoine en rebâtissant au mieux avec emploi des fragments originaux), mais le projet ne donna pas de suite. Par la suite, le site a été laissé comme tel, faute d’attention et de moyens de la part de la communauté internationale.
Depuis 2021 : une réappropriation partielle
Une projection en 3D du Grand Bouddha dans son alcôve réalisée en mars 2021 a permis de montrer à quoi auraient pu ressembler les statues à la fin de leur construction, avant la victoire des Talibans à Kaboul et la création du nouvel État. C’est toutefois l’une des dernières actions en faveur de ce patrimoine. Depuis leur prise du pouvoir et la création de leur nouvel Émirat, les Talibans en recherche de développement économique et de reconnaissance internationale ont adopté une position plus posée et pragmatique. Visant une fois encore à attirer, le gouvernement de Kaboul a rouvert le site au tourisme ; bien qu’à ce jour aucun effort de restauration n’y ait été observé, les Talibans semblent se tenir au strict minimum quant à l’entretien tout en prélevant un droit d’entrée. Les visiteurs qui se rendent à Bamiyan semblent être le plus souvent des Talibans et des touristes de la région, dont certains viennent aussi pour célébrer la destruction des Bouddhas. L’avenir du site demeure incertain.

La destruction des Bouddhas a été le fruit d’une instrumentalisation par les Talibans du patrimoine afghan afin d’asseoir leur domination, non seulement sur la région, mais aussi sur l’histoire du pays de manière générale ; ce fut aussi un pied de nez à la communauté internationale. Les populations locales et celles et ceux pour qui ces statues représentent un patrimoine subissent cette destruction ; malgré les efforts des différents acteurs étrangers et nationaux au moment de la République islamique, vingt ans plus tard le site se retrouve de nouveau dans les mains des Talibans, qui en font une source de revenus sans volonté de restauration ni de préservation apparente, et ce, au service de leur propre intérêt.
Pour aller plus loin :
Al Jazeera English, réal. Afghans commemorate destruction of the Bamiyan Buddhas 20 years ago. 2021. 2:52. https://www.youtube.com/watch?v=ZpXn6DL81U0.
« Bamiyan Buddhas | Whose Culture? » https://whoseculture.hsites.harvard.edu/bamiyan-buddhas.
Blänsdorf, Catharina; et al. « Dating of the Buddha Statues – AMS 14C Dating of Organic Materials”. » Dating of the Buddha Statues – AMS 14C Dating of Organic Materials Monuments and Sites (2009).
Crossette, Barbara. « Taliban Explains Buddha Demolition ». World. The New York Times, 19 mars 2001. https://www.nytimes.com/2001/03/19/world/taliban-explains-buddha-demolition.html.
Harding, Luke. « How the Buddha Got His Wounds ». World News. The Guardian, 3 mars 2001. https://www.theguardian.com/books/2001/mar/03/books.guardianreview2.
Higuchi, Takayasu, et Gina Barnes. « Bamiyan: Buddhist Cave Temples in Afghanistan ». World Archaeology 27, no 2 (1995): 282‑302.
Morgan, Llewelyn. The Buddhas of Bamiyan. Harvard University Press, 2012.
NBC News. « Taliban Make Ancient Buddhas They Destroyed into a Tourist Attraction ». 24 novembre 2021. https://www.nbcnews.com/news/world/taliban-destroyed-afghanistans-ancient-buddhas-now-welcoming-tourists-rcna6307.
Semple, Michael. « Guest Blog: Why the Buddhas of Bamian were destroyed ». Afghanistan Analysts Network – English, 2 mars 2011. https://www.afghanistan-analysts.org/en/reports/context-culture/guest-blog-why-the-buddhas-of-bamian-were-destroyed/.
UNESCO, UNESCO World Heritage. « Cultural Landscape and Archaeological Remains of the Bamiyan Valley ». UNESCO World Heritage Centre. https://whc.unesco.org/en/list/208/.
Article de l’interview du Mollah Omar, Rediff.com « “We are hunting Americans like pigs” ».2004 https://www.rediff.com/news/2004/apr/12inter.htm.
« Bamiyan | Afghanistan, Map, History, Buddha Statue, & Facts | Britannica ». 6 janvier 2026. https://www.britannica.com/place/Bamiyan.
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Gwenegan Le Fol (29 janvier 2026). Bouddhas de Bamiyan : politiques mémorielles d’une destruction. Patrimoines et Politiques Mémorielles. Consulté le 13 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/15lbj
