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Gwanghwamun : discordances du patrimoine japonais en Corée du Sud

Par Alexandra Jallu,

 

La gestion des héritages coloniaux constitue l’un des défis majeurs des politiques patrimoniales contemporaines, en particulier dans les sociétés post-coloniales où l’architecture a servi d’instrument de domination. En Corée du Sud, le patrimoine hérité de la colonisation japonaise occupe une place centrale dans ces débats. Ces traces matérielles d’un passé traumatique, qualifiées de patrimoine discordant ou encore de difficult heritage cristallisent des tensions entre préservation historique, reconstruction identitaire et effacement symbolique.

L’occupation coloniale japonaise (1910–1945) a profondément marqué le paysage urbain, les institutions et les symboles du pouvoir. Les vestiges matériels de cette période, loin d’être de simples témoins historiques, sont devenus des objets de conflits mémoriels, interrogeant la capacité de l’État et de la société à intégrer un passé traumatique sans l’effacer ni le figer. Parmi ces sites figure, à Séoul, la porte de Gwanghwamun (광화문), entrée principale du palais de Gyeongbokgung et cœur politique de la dynastie Joseon. Profondément transformé durant l’occupation coloniale japonaise, puis réaménagé après la Libération (15 août 1945), ce site constitue un observatoire privilégié de l’usage du patrimoine comme outil de narration nationale. Ainsi, la restauration de Gwanghwamun pose une question fondamentale : relève-t-elle d’une démarche de préservation patrimoniale visant à restituer un héritage historique, ou s’inscrit-elle dans une instrumentalisation mémorielle destinée à réaffirmer une identité nationale homogène en effaçant la discontinuité coloniale ?

Le “patrimoine discordant” comme cadre d’analyse

Le concept de Difficult Heritage, traduit ici par « patrimoine discordant » (notion explorée dans le cadre du séminaire de master Patrimoines et Politiques Mémorielles1), permet de dépasser une approche strictement morale du passé. Contrairement à la notion de « patrimoine négatif », il met l’accent sur les conflits d’interprétation, de valeurs et d’usages qui entourent ces sites. Le patrimoine discordant n’est jamais consensuel : il est disputé, “re-sémantisé” et mobilisé par des acteurs aux intérêts divergents. En Corée, ce concept s’applique particulièrement à l’architecture héritée de l’occupation coloniale japonaise. Ces bâtiments incarnent à la fois la modernisation urbaine imposée par le Japon et la violence symbolique de la domination coloniale. Ils ne peuvent être appréhendés comme de simples objets patrimoniaux : porteurs de confits de mémoire, ils participent pourtant activement à la construction de l’identité nationale sud-coréenne. Leur conservation, leur réutilisation ou leur destruction deviennent ainsi des actes politiques, révélateurs des priorités idéologiques de l’État. L’étude du patrimoine discordant permet également de comprendre comment l’architecture agit comme un médium de mémoire collective. Les choix opérés à l’égard de ces vestiges influencent la transmission de l’histoire, notamment lorsque certaines périodes sont rendues invisibles dans l’espace public.

Gwanghwamun et le bouleversement symbolique du centre de Séoul

Avant la colonisation, le palais de Gyeongbokgung, fondé en 1395, incarnait la souveraineté de la dynastie Joseon et constituait le centre du pouvoir politique coréen. La porte de Gwanghwamun, située sur l’axe administratif de la rue Yukjo, organisait symboliquement la relation entre le roi, les institutions et le peuple, conformément aux principes de la géomancie coréenne . L’occupation japonaise bouleverse profondément cet équilibre car Gyeongbokgung n’était pas seulement un centre politique, mais le cœur énergétique et symbolique de la nation.

La période coloniale japonaise transforme le centre de Séoul. La construction, en 1926, du siège du Gouvernement général japonais (SGGJ)2, édifice néo-baroque monumental, constitue un acte de « ciblage délibéré », entraînant la destruction de nombreux bâtiments du palais. La porte de Gwanghwamun est déplacée vers l’est, son architecture traditionnelle étant jugée incompatible avec la modernité coloniale.

Le SGGJ obstrue volontairement l’axe visuel et symbolique reliant le palais à la ville. Cette obstruction est interprétée comme une volonté de bloquer le pouvoir royal et le flux de l’énergie nationale (gi), traduisant une domination à la fois politique et cosmologique. Parallèlement, la rue Yukjo est transformée en boulevard moderne, vitrine de la puissance impériale japonaise et instrument d’une politique d’assimilation et d’effacement culturel. En érigeant le siège de l’administration coloniale sur le site même du palais royal, les autorités japonaises affirment leur domination totale sur la Corée. Dans ce cadre, l’architecture coloniale devient indissociable du traumatisme historique vécu par la population coréenne.

Photographie du siège du Gouvernement général japonais en 1929.

Après la Libération, le maintien du SGGJ dans le paysage urbain pose rapidement un problème sans pour autant entraîner sa destruction immédiate. Le bâtiment connaît plusieurs réappropriations fonctionnelles : siège de l’administration militaire américaine, puis bâtiment gouvernemental sous le régime de Park Chung-hee (1963-1979), avant d’abriter le Musée national de Corée. Ces usages successifs entraînent une perte progressive de sa valeur symbolique impériale initiale. Le bâtiment devient une « coquille vide », dépourvue de signification stable, oscillant entre utilité administrative et malaise mémoriel, dans un contexte post-colonial. Cette survie paradoxale illustre l’ambiguïté des premières politiques patrimoniales sud-coréennes, marquées par la priorité donnée à la modernisation plutôt qu’à une confrontation explicite avec l’héritage colonial, mais aussi la difficulté de traiter un héritage architectural chargé de significations contradictoires.

Les controverses des années 1980–1990 : préserver ou effacer ?

À partir des années 1980 cependant, le débat sur le devenir du SGGJ s’intensifie. Deux positions s’opposent : les partisans de la destruction, majoritairement nationalistes, invoquent la nécessité de purifier le paysage mémoriel et de restaurer l’énergie géomantique du site ; ses défenseurs soulignent au contraire la valeur architecturale et éducative du bâtiment, en tant que témoin matériel de la colonisation. Sous la présidence de Kim Young-Sam (1993-1998), le mouvement Set History Right3 promeut une relecture du passé visant à effacer les symboles du « double héritage » colonial et autoritaire. La décision de démolition, marque la victoire d’une lecture nationaliste de l’histoire.

Photographie de la porte de Gwanhwamun et du JGGB (14/10/1980) – CC BY 4.0 Korean Commission for Copyrights

La démolition du SGGJ, entre 1995 et 1996, prend la forme d’un événement spectaculaire et médiatisé, pensé comme un acte symbolique fort de récupération du pouvoir spatial et mémoriel par la nation coréenne. Le dôme du bâtiment est conservé et exposé au Mémorial de l’Indépendance à Cheonan, tandis que certains éléments sont redistribués à travers le pays. Le dôme est présenté comme un trophée, symbole de la chute et de l’humiliation de l’empire japonais, dans une logique parfois qualifiée de « vengeance culturelle ». Cette fragmentation paradoxale permet au bâtiment de survivre sous forme de vestiges, tout en étant absent de son site d’origine.

Entre restauration patrimoniale et instrumentalisation mémorielle : la mémoire lissée de Gwanghwamun

Entre 2006 et 2010, la porte de Gwanghwamun est reconstruite selon des méthodes traditionnelles, en bois, avec un retour à son alignement d’origine et la restauration de la plaque en hanja (caractères chinois traditionnels). Présentée comme une restauration authentique, elle efface, cependant, physiquement les traces de la période coloniale sur le site même. De plus, l’authenticité dont l’on parle ici est avant tout historique et non matérielle, la porte ayant été entièrement reconstruite.Si cette reconstruction rétablit une continuité visuelle et symbolique avec la dynastie Joseon, elle pose la question de la discontinuité historique, de l’authenticité et du risque d’une mémoire « lissée », notamment pour les jeunes générations et les visiteurs étrangers.

Photographie de la porte de Gwanghwamun aujourd’hui – CC. BY-SA 4.0 Youngjin

Gwanghwamun aujourd’hui : patrimoine, démocratie et mémoire sélective

Aujourd’hui, la place Gwanghwamun, véritable “paysage patrimonial” (heritage-scape théorisé par Di Giovine 2009), est un espace central de la vie politique et citoyenne sud-coréenne. Les statues de l’amiral Yi Sun-sin et du roi Sejong renforcent un récit national valorisant la puissance militaire, la résistance et l’identité culturelle. La place devient également un lieu central de la démocratie sud-coréenne, accueillant de grandes manifestations politiques, notamment lors des dernières destitutions présidentielles. Ce réinvestissement civique confère au site une dimension mémorielle dynamique, mais contribue aussi à reléguer le passé colonial au second plan. Cependant, l’absence visible de l’héritage colonial sur le site interroge la capacité de l’espace public à transmettre la complexité de l’histoire coréenne.

La place de Gwanghwamun et le boulevard Sejong aujourd’hui – CC Municipalité de Séoul

Ainsi, le cas de Gwanghwamun illustre la manière dont le paysage urbain de Séoul est mobilisé comme un outil politique au service de la construction nationale. Oscillant entre effacement, réappropriation et re-sémantisation, les politiques mémorielles sud-coréennes témoignent d’une volonté de maîtriser le récit historique à travers l’espace bâti. La destruction du bâtiment colonial et la restauration de la porte royale traduisent cette reprise de contrôle symbolique.Toutefois, cette stratégie pose un dilemme fondamental : faut-il conserver les traces d’un traumatisme ou restaurer une image idéalisée de la nation ? La reconstruction dite « authentique » peut-elle réellement effacer la discontinuité historique engendrée par la colonisation ? L’exemple de Gwanghwamun révèle ainsi une négociation permanente entre histoire, mémoire et politique, au cœur des enjeux de la notion de “patrimoine discordant” en Corée du Sud.


Notes :

1. TER MINASSIAN Taline, Le patrimoine arménien en Turquie : de la négation à l’inversion patrimoniale. European Journal of Turkish Studies [Online], 20 | 2015, Online since 02 April 2015, connection on 10 February 2026 [http://journals.openedition.org/ejts/4948DOI: https://doi.org/10.4000/ejts.4948].

2. JGGB (Japanese General Government Building ou Government-General of Chōsen Building) dans les sources anglophones.

3. En coréen 역사바로세우기 (yeoksa baro seugi en romanisation révisée ; yŏksa paro seugi selon le système de McCune-Reischauer), « Redresser l’Histoire ».


Pour en savoir plus : 

– DI GIOVINE, Michael A., The Heritage-scape : UNESCO, World Heritage and Tourism, Lanham : Lexington Books, 2009, 517 p.

– KEE, Sehwang, “A study on the trends of acceptance criteria of the relocation of architectural heritages and priority values of monuments in Seoul”, Sustainability, n°14, 2022, 19p.

– LEE, Hyun Kyung, “Difficult Heritage” in nation building: South Korea and Post-conflict Japanese Colonial Occupation Architecture, Palgrave Macmillan, 2019, 313p.

– LEE, Yeonkyung, “Taipei and Seoul’s modern urbanization under Japanese colonial rule: a comparative study from the Present-day context”, Sustainability, n°12, 2020, 24p.

– RIEGL, Aloïs, Le culte moderne des monuments : son essence et sa genèse, Paris : Editions du Seuil, 2015, 122p. 

– TUNBRIDGE, John E., ASHWORTH, Gregory J., Dissonant Heritage: The Management of the Past as a Resource in Conflict, Chichester : Wiley, 1996, 299 p.

Alexandra Jallu
Alexandra Jallu

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Alexandra Jallu (12 février 2026). Gwanghwamun : discordances du patrimoine japonais en Corée du Sud. Patrimoines et Politiques Mémorielles. Consulté le 18 août 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/15oaq


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