Aux origines de l’alphabet : Taha Baqir (Irak), précurseur d’une approche pluraliste.
En s’intéressant à l’origine de l’alphabet, l’archéologue irakien Taha Baqir a adopté un point de vue novateur dès les années 1960 et 1970. Ne considérant pas l’invention du point de vue d’un unique foyer diffusionniste ou comme une invention ex-nihilo, il a défendu la thèse d’un long processus d’adaptation au sein d’un réseau d’influences, prélude à une histoire globale.

Inscription phénicienne (Musée archéologique d’Alanya, KAI 287 – Creative Commons)
Peu connu du public académique francophone, Taha Baqir (1912–1984) occupe pourtant une place centrale dans l’histoire de l’archéologie et de l’assyriologie irakiennes. Formé à la fois aux méthodes de la recherche occidentale et à la tradition savante arabe, il fut l’un des premiers intellectuels du monde arabe à aborder les grandes questions de l’histoire de l’écriture non pas dans une perspective apologétique ou identitaire, mais à partir d’une lecture critique des sources archéologiques et linguistiques disponibles.
Son ouvrage L’origine des lettres de l’alphabet et leur diffusion ne vise pas à revendiquer une paternité exclusive de l’alphabet, mais à interroger les conditions historiques, linguistiques et symboliques de son émergence. Pour le lecteur français, l’intérêt majeur de la démarche de Taha Baqir réside moins dans les réponses qu’il propose que dans la méthode qu’il mobilise. En confrontant les hypothèses égyptiennes, phéniciennes, sud-sémitiques et mésopotamiennes, il refuse l’idée d’un centre unique de création et propose de penser l’alphabet comme le résultat d’un long processus d’interactions culturelles, techniques et sociales. Cette approche fait de son travail une contribution essentielle à l’histoire intellectuelle de l’écriture, encore largement ignorée hors du monde arabophone.
La question de l’origine des lettres de l’alphabet est l’une des plus problématiques de l’histoire de l’écriture, car elle mêle preuves archéologiques et interprétations linguistiques, et où les considérations scientifiques se confondent avec les récits culturels (Baqir, 1956)[1].
L’objectif de cet article est d’analyser la thèse de Taha Baqir à la lumière du contexte scientifique dans lequel elle a été formulée et de mettre en évidence sa contribution à la reformulation de la question de l’origine de l’alphabet, non pas comme une réponse définitive, mais comme une proposition méthodologique fondée sur la comparaison historique et archéologique (Baqir, 1973)[2].

Couverture du livre de Taha Hussein, De notre héritage linguistique ancien : que sont les emprunts lexicaux en arabe ?, 2010 (édition irakienne en arabe).
L’école babylonienne : la “tendance conciliatrice”
Taha Baqir présente les thèses de l’école qui situe à Babylone, ou plus largement dans le domaine sémitique méridional, une origine possible de l’alphabet. Il s’arrête notamment aux travaux de Deecke et de Hommel, qui considéraient l’écriture sud-arabique comme antérieure à l’écriture sémitique septentrionale, et soutenaient que les lettres auraient été transmises aux Phéniciens depuis la péninsule Arabique (Baqir, 1956)[3].
Toutefois, Taha Baqir accorde une attention particulière à la tendance conciliatrice, notamment celle de Friedrich Delitzsch, selon laquelle les Phéniciens auraient emprunté à l’écriture égyptienne le principe de l’acrophonie (consistant à nommer une lettre d’après un objet ou un animal dont le nom commence par la même lettre), tout en tirant la majorité des formes graphiques de leurs lettres de l’écriture cunéiforme babylonienne. Delitzsch fonde cette hypothèse sur les noms mêmes des lettres, puisque quinze des vingt-deux lettres présentent des significations claires dans les langues sémitiques, en particulier en babylonien (Delitzsch, 1911)[4].
Les inscriptions du Tour Sinaï : un moment de transition
Les inscriptions du Tour Sinaï (le Mont Sinaï) constituent le pivot empirique le plus important de l’analyse de Taha Baqir. Dans ces inscriptions, l’auteur identifie une phase de transition entre le signe pictographique et le caractère phonétique. Les premières lettres y apparaissent comme des images d’objets matériels familiers : l’alif représente une tête de taureau, le bā’ une maison, le mīm l’eau, le nūn un serpent, le ʿayn un œil, et le tā’ une marque servant à identifier les animaux (Gardiner, 1916)[5].
Taha Baqir soutient que ces lettres ont subi un processus conscient de simplification, transformant progressivement l’image en son, selon le principe d’une phonétique primitive, ce qui constitue une rupture décisive avec l’écriture pictographique. Il souligne également que la langue de ces inscriptions est claire et cohérente, et que les noms des lettres n’acquièrent un sens que dans ce contexte linguistique précis, ce qui invalide l’hypothèse d’un transfert direct et complet d’un système d’écriture étranger déjà constitué (Albright, 1948)[6].
La dimension historique de la création de l’alphabet
Taha Baqir pose une question centrale : comment les locuteurs sémitiques ont-ils pu inventer une méthode d’écriture aussi simple et pourtant aussi novatrice ? Il répond que cette question ne peut être comprise qu’à la lumière du contexte historique spécifique de la péninsule du Sinaï, région marquée par une intense activité minière égyptienne et par l’établissement de stations permanentes destinées à héberger les travailleurs, dont la plus célèbre demeure Sarabit el-Khadim (Baqir, 1956)[7].
L’auteur estime que le contact entre les chefs des travailleurs de langues sémitiques et les scribes égyptiens leur a permis de découvrir l’idée de l’écriture, non pas comme un système achevé et transférable, mais comme un principe symbolique abstrait. À partir de cette découverte, ils auraient élaboré un système plus simple, adapté à leur langue et à leurs besoins pratiques, tout en conservant certains signes d’origine égyptienne qu’ils ont renommés à l’aide de désignations sémitiques (Albright, 1948)[8].
Taha Baqir face aux récits concurrents des origines de l’alphabet
1. L’école égyptienne : convergence sans réduction
La thèse égyptienne, défendue notamment par Alan Gardiner et William F. Albright, attribue aux inscriptions proto-sinaïtiques une origine directement liée aux hiéroglyphes égyptiens, en particulier à travers le principe de l’acrophonie[9]. Taha Baqir ne rejette pas cette hypothèse, mais il en limite la portée. Là où l’école égyptienne tend à voir dans l’alphabet une simplification technique dérivée d’un système abouti, Baqir insiste sur la distinction entre l’emprunt d’un principe et l’invention d’un système. Pour Baqir, les Sémites du Sinaï n’ont pas reçu l’écriture comme un modèle prêt à l’emploi, mais ont réinterprété l’idée même de la notation graphique du langage, en la reformulant selon les structures de leur propre langue. Cette nuance méthodologique permet de dépasser une lecture strictement diffusionniste[10].
2. L’école phénicienne : critique du mythe fondateur
La tradition occidentale, longtemps dominante, a fait de l’alphabet phénicien le point d’origine quasi exclusif de l’écriture alphabétique. Sans nier le rôle central des Phéniciens dans la diffusion de l’alphabet en Méditerranée, Taha Baqir remet en question leur statut d’inventeurs absolus[11]. Contrairement à une historiographie qui confond diffusion et création, Baqir distingue clairement l’acte d’invention des conditions de circulation[12]. Il replace ainsi les Phéniciens dans une chaîne historique plus longue, où l’innovation alphabétique apparaît comme le résultat de strates successives, et non comme une rupture ex nihilo[13].
3. L’assyriologie occidentale : réintégrer la Mésopotamie
Face à des figures comme Ignace J. Gelb, qui concevaient l’histoire de l’écriture selon une évolution linéaire allant du pictogramme à l’alphabet, Taha Baqir propose une lecture moins téléologique[14]. Il refuse l’idée selon laquelle la Mésopotamie aurait été un simple stade dépassé par l’alphabet, et insiste au contraire sur le rôle structurant de l’expérience cunéiforme dans la conceptualisation du signe, de la valeur phonétique et de la notation abstraite[15]. En ce sens, Baqir ne cherche pas à faire de la Mésopotamie le « berceau » de l’alphabet, mais à montrer qu’aucune théorie sérieuse de son origine ne peut faire l’économie de l’héritage suméro-babylonien[16].
Ainsi, l’apport de Taha Baqir ne réside donc ni dans une thèse exclusive, ni dans une revendication civilisationnelle, mais dans une posture épistémologique[17]. Il propose une histoire relationnelle de l’écriture, fondée sur la circulation des idées, la transformation des signes et l’adaptation linguistique. Cette démarche anticipe, à bien des égards, les approches contemporaines de l’histoire connectée et des transferts culturels[18]. Taha Baqir ne cherchait pas à établir une origine unique et définitive de l’alphabet, mais plutôt à déconstruire l’illusion même d’une origine unique. Dans sa conception, l’alphabet n’est ni une invention soudaine ni un don civilisationnel émanant d’un centre exclusif, mais le produit d’une interaction historique prolongée entre le symbole, la langue et le besoin pratique. Par cette approche, Taha Baqir apporte une contribution majeure à l’histoire de l’écriture, en réinscrivant la civilisation suméro-babylonienne dans le contexte de l’une des plus importantes réalisations de l’esprit humain (Daniels, 1996)[19].
Bibliographie
Baqir, T. (1956). Asl al-ḥurūf al-hijā’iyya wa-intishāruhā [أصل الحروف الهجائية وانتشارها]. Bagdad: Ministère de la Culture. https://archive.org/details/20210428_20210428_1041/اصل%20الحروف%20الهجائية%20طه%20باقر/page/n7/mode/2up
Baqir, T. (1973). Muqaddima fī tārīkh al-ḥaḍārāt al-qadīma [Introduction à l’histoire des civilisations anciennes]. Bagdad: Dār al-Ḥurriyya. https://altair.imarabe.org//notice.php?q=id:50016&lang=fr
Die Entstehung des ältesten Schriftsystems, oder, Der Ursprung der Keilschriftzeichen / dargelegt von Friedrich Delitzsch https://catalog.hathitrust.org/Record/001231686
Gardiner, A. H. (1916). The Egyptian origin of the Semitic alphabet. Journal of Egyptian Archaeology, 3(1), 1–16. https://www.unige.ch/fapse/edhice/application/files/9414/2496/8295/Egypte_IUFE_2.pdf?utm_source=chatgpt.com
Albright, W. F. (1948). The early alphabetic inscriptions from Sinai and their decipherment. Bulletin of the American Schools of Oriental Research, 110, 6–22. https://www.studocu.com/en-ca/document/university-of-lethbridge/introduction-to-archaeology/albright-early-alphabetic-inscriptions-1948/105524983
Hamilton, G. J. (2006). The origins of the West Semitic alphabet in Egyptian scripts. Washington, DC: Catholic Biblical Association. https://search.worldcat.org/fr/title/The-origins-of-the-West-Semitic-alphabet-in-Egyptian-scripts/oclc/69792006
Diringer, D. (1968). The alphabet: A key to the history of mankind. London: Hutchinson. https://archive.org/details/in.gov.ignca.1287
Healey, J. F. (1990). The early alphabet. Berkeley. https://books.google.fr/books/about/The_Early_Alphabet.html?hl=fr&id=0_KnI588AnkC&redir_esc=y
Daniels, P. T. (1996). The study of writing systems. In P. T. Daniels & W. Bright (Eds.), The world’s writing systems (pp. 3–17). https://en.wikipedia.org/wiki/The_World%27s_Writing_Systems
Gelb, I. J. (1963). A study of writing (2nd ed.). Chicago. https://education.persee.fr/authority/1129594
Cooper, J. S. (2004). Babylonian beginnings: The origin of the cuneiform writing system. In S. D. Houston (Ed.), The first writing: Script invention as history and process
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Michalowski, P. (1996). Mesopotamian cuneiform. In P. T. Daniels & W. Bright (Eds.), The world’s writing systems (pp. 33–59). https://www.cambridge.org/core/books/abs/study-of-language/references/49ED4F5179A31AC2E2A459D1D3330D98
Houston, S. D. (Ed.). (2004). The first writing: Script invention as history and process. Cambridge. https://archive.org/details/logicofwritingor0000good
Goody, J. (1986). The logic of writing and the organization of society. Cambridge. https://www.cambridge.org/fr/universitypress/subjects/archaeology/archaeology-general-interest/first-writing-script-invention-history-and-process
Notes
[1] Baqir, T. (1956). Asl al-ḥurūf al-hijā’iyya wa-intishāruhā [L’origine des lettres de l’alphabet et leur diffusion]. Bagdad: Ministère de la Culture et de l’Information.
[2] Baqir, T. (1973). Muqaddima fī tārīkh al-ḥaḍārāt al-qadīma [Introduction à l’histoire des civilisations anciennes]. Bagdad: Dar al-Ḥurriyya.
[3] Baqir, T. (1956). Asl al-ḥurūf al-hijā’iyya wa-intishāruhā [أصل الحروف الهجائية وانتشارها]. Bagdad: Ministère de la Culture.
[4] Die Entstehung des ältesten Schriftsystems, oder, Der Ursprung der Keilschriftzeichen /dargelegt von Friedrich Delitzsch.
[5] Gardiner, A. H. (1916). The Egyptian origin of the Semitic alphabet. Journal of Egyptian Archaeology, 3(1), 1–16.
[6] Albright, W. F. (1948). The early alphabetic inscriptions from Sinai and their decipherment. Bulletin of the American Schools of Oriental Research, 110, 6–22.
[7] Baqir, T. (1956). Asl al-ḥurūf al-hijā’iyya wa-intishāruhā [أصل الحروف الهجائية وانتشارها]. Bagdad: Ministère de la Culture.
[8] Albright, W. F. (1948). The early alphabetic inscriptions from Sinai and their decipherment. Bulletin of the American Schools of Oriental Research, 110, 6–22.
[9] Albright, W. F. (1948). The early alphabetic inscriptions from Sinai and their decipherment. Bulletin of the American Schools of Oriental Research, 110, 6–22.
[10] Hamilton, G. J. (2006). The origins of the West Semitic alphabet in Egyptian scripts. Washington, DC: Catholic Biblical Association.
[11] Diringer, D. (1968). The alphabet: A key to the history of mankind. London: Hutchinson.
[12] Healey, J. F. (1990). The early alphabet. Berkeley.
[13] Daniels, P. T. (1996). The study of writing systems. In P. T. Daniels & W. Bright (Eds.), The world’s writing systems (pp. 3–17).
[14] Gelb, I. J. (1963). A study of writing (2nd ed.). Chicago.
[15] Cooper, J. S. (2004). Babylonian beginnings: The origin of the cuneiform writing system. In S. D. Houston (Ed.), The first writing: Script invention as history and process (pp. 71–99). Cambridge.
[16] Michalowski, P. (1996). Mesopotamian cuneiform. In P. T. Daniels & W. Bright (Eds.), The world’s writing systems (pp. 33–59).
[17] Houston, S. D. (Ed.). (2004). The first writing: Script invention as history and process. Cambridge.
[18] Goody, J. (1986). The logic of writing and the organization of society. Cambridge.
[19] Daniels, P. T. (1996). The study of writing systems. In P. T. Daniels & W. Bright (Eds.), The world’s writing systems (pp. 3–17). New York: Oxford University Press.
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Ahmed Al-Rubaye (9 mars 2026). Aux origines de l’alphabet : Taha Baqir (Irak), précurseur d’une approche pluraliste. Patrimoines et Politiques Mémorielles. Consulté le 17 août 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/15u4y
