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La Cathédrale du Salut du Peuple à Bucarest : entre monumentalité et politique mémorielle post-communiste

 

Le dimanche 26 octobre 2025, Bucarest a été le théâtre d’un événement d’envergure nationale : la consécration de la Catedrala Mântuirii Neamului (Cathédrale du Salut du Peuple). Située au centre de la capitale, derrière le Palais du Parlement — anciennement « Maison du Peuple » —, la cathédrale s’inscrit dans un paysage urbain fortement marqué par le régime communiste. L’évènement a réuni de nombreuses personnalités politiques roumaines ainsi que d’éminents représentants du monde orthodoxe. Il a  une dimension spirituelle, nationale et internationale. La cérémonie a été retransmise en direct sur dix chaînes de télévision nationale et a rassemblé plus d’un million de téléspectateurs, une audience remarquable s’agissant d’un événement religieux. Le financement du projet, largement soutenu par des fonds publics à hauteur de plusieurs millions d’euros, a suscité d’importants débats au sein de la société roumaine. Dès lors, quelles sont les origines historiques de cette cathédrale et comment cette construction, à la fois monumentale et controversée, s’inscrit-elle en fait dans une politique mémorielle post-communiste ?

De Carol 1er à 2025 : la longue histoire du projet de cathédrale nationale

Dans un tiède mois de mars 2026, six mois après l’ouverture de la cathédrale, je me suis rendue à Bucarest dans le cadre de mes recherches pour mon mémoire de master. Je n’ai pas pu m’empêcher d’aller voir la nouvelle cathédrale, devenue un symbole manifeste et gigantesque de la puissance de l’Église orthodoxe roumaine. Pourtant, celle-ci était fermée au public : les travaux, commencés il y a  quinze ans, se poursuivent encore aux abords du chantier qui semble interminable. L’exposé des origines historiques de ce projet permet d’en prendre la mesure et d’apprécier les enjeux qui l’entourent.  L’Église orthodoxe  a subi une “blessure spirituelle” sous le régime communiste, et en particulier  durant la période du régime totalitaire de Nicolae Ceaușescu (1965-1989). Mais, l’idée d’une cathédrale nationale remonte à 1884, à l’époque où le roi Carol Ier voulait  doter le jeune État roumain d’un grand sanctuaire national, un lieu qui représenterait à la fois l’unité, la foi et la renaissance nationale roumaine. Ce projet, à la fois ambitieux et coûteux, a rencontré de nombreux obstacles. Pendant l’entre-deux-guerres, le manque de ressources financières et l’instabilité politique consécutive à l’unification territoriale, l’intégration de la Transylvanie et la formation de la Grande Roumanie ont empêché sa réalisation. Puis, sous le régime communiste (1947-1989), le projet est évidemment abandonné. L’idéologie officielle, fondée sur l’athéisme d’État, considère la religion comme incompatible avec les principes du parti, ce qui a limité  le rôle des institutions religieuses dans la société. L’église orthodoxe avait dû trouver un compromis avec le régime pour pouvoir survivre. Après la chute du communisme en 1989, la religion, qui avait été surveillée et marginalisée a connu une véritable renaissance. Les églises se sont remplies et on en a construit de nouvelles, tandis que l’Église orthodoxe retrouve une place importante dans la vie publique. Après des décennies de régime totalitaire, beaucoup de Roumains redécouvrent la foi orthodoxe comme un pilier central de leur identité. Tout ceci a favorisé la reprise du projet déjà ancien d’une cathédrale nationale. C’est seulement au début des années 2000 que l’entreprise s’est concrétisée et, en 2006, le Parlement roumain a accordé au Patriarcat orthodoxe roumain un terrain de plus de 110 000 mètres carrés dans le centre de Bucarest, à proximité immédiate du gigantesque Palais du Parlement. Au centre de Bucarest, cette zone rasée pour l’édification du “Palais de Ceaucescu” contient un vaste espace vacant. Les travaux commencent donc et en 2018, l’autel est consacré. Ce moment est particulièrement symbolique, car il coïncide avec le centenaire de la Roumanie de 1918. En 2019, la cathédrale reçoit la visite du Pape François[1]. Cette visite revêt une importance spirituelle, diplomatique et oecuménique entre l’Orient orthodoxe et l’Occident catholique. Après plus de quinze ans de travaux, la cathédrale est finalement inaugurée et consacrée le 26 octobre 2025.

Un édifice de style néo-byzantin

L’édifice est conçu dans un style néo-byzantin caractéristique des grandes églises orthodoxes, tout en intégrant des éléments du style brâncovenesc ou brancovien propre à la tradition roumaine. Il se distingue notamment par ses colonnes finement sculptées et par la richesse de ses ornements décoratifs. La hauteur totale du bâtiment atteint 127 mètres[2], ce qui en fait la plus haute cathédrale du monde orthodoxe, dépassant notamment la cathédrale des Saints-Pierre-et-Paul de Saint-Pétersbourg ainsi que la cathédrale Saint-Sava de Belgrade. Le dôme central est surmonté d’une croix métallique de sept mètres de haut dont le poids avoisine les sept tonnes. L’ensemble architectural comprend huit tours et huit ascenseurs et comporte vingt-sept portes en bronze entièrement automatisées. La nef peut accueillir environ cinq mille fidèles, tandis que le parvis extérieur peut rassembler jusqu’à 23 000 personnes. De grandes célébrations religieuses peuvent donc s’organiser en plein air.

La Cathédrale du Salut du Peuple ©Basilica.ro

La Cathédrale du Salut du Peuple. Photo : Paula de Villeplée, mars 2026.

L’intérieur se caractérise par une décoration particulièrement riche. L’abondance des dorures et des mosaïques produit une impression de grandeur et de solennité. Les mosaïques ont été réalisées à Venise et à Ravenne, deux centres historiques majeurs de l’art byzantin, puis assemblées à la main par des artistes roumains. Dans la coupole, la vaste mosaïque du Christ Pantocrator compte parmi les plus grandes du monde orthodoxe : elle couvre environ 150 mètres carrés, sa réalisation ayant nécessité plus de six mois de travail. L’éclairage intérieur est assuré par des lustres monumentaux fabriqués par une entreprise autrichienne. Enfin, la cathédrale n’est pas seulement vouée à la religion. Elle dispose également de salles de concert ainsi que des abris antiatomiques !

Les lustres de la Cathédrale ©Basilica.ro

L’iconostase de la Cathédrale du Salut du Peuple ©Basilica.ro

Dans la coupole, la mosaïque du fameux Christ Pantocrator ©Basilica.ro

Du Palais du Peuple à la cathédrale nationale : une situation symbolique

Comme mentionné auparavant, la cathédrale est située à l’arrière du Palais du Parlement, bâtiment monumental autrefois appelé « Maison du Peuple ». Construit dans les années 1980 à l’initiative du dictateur Nicolae Ceaușescu, le Palais du Parlement constitue le plus grand bâtiment administratif d’Europe et le deuxième au monde après le Pentagone. Il représente aujourd’hui l’un des symboles les plus marquants de la démesure architecturale et politique du régime communiste. Prenant pour prétexte le tremblement de terre de 1977, qui avait dévasté une partie importante de la capitale, Nicolae Ceaușescu avait lancé un vaste programme de restructuration urbaine : plus de 9 000 habitations sont rasées et plusieurs églises anciennes détruites afin de libérer l’espace nécessaire à ce chantier monumental d’environ 1 000 pièces réparties sur douze étages. La direction du projet fut confiée à l’architecte Anca Petrescu, nommée architecte en chef du chantier à l’âge de vingt-huit ans. La construction s’est déroulée dans un contexte de graves pénuries : alors que la population roumaine connait des conditions de vie précaires, une part considérable des ressources matérielles et financières du pays fut mobilisée pour ce projet. Aujourd’hui, le Palais du Parlement abrite le Parlement roumain ainsi que le Musée national d’art contemporain. Il demeure un témoignage physique de l’ampleur et des excès du pouvoir communiste. La cathédrale a été construite immédiatement derrière ce bâtiment et cette proximité spatiale peut être interprétée de manière symbolique : d’un côté, un édifice incarnant le pouvoir politique hérité de la période communiste ; de l’autre, un monument représentant le renouveau spirituel et religieux de la Roumanie après 1989.Et dans les deux cas, le gigantisme est au rendez-vous…

Lors de mon séjour à Bucarest, j’ai également voulu visiter l’édifice monumental du Palais du Peuple dans le cadre d’une visite guidée en anglais. À l’entrée, ce qui m’a d’abord frappée a été la décoration intérieure du bâtiment qui semble figée dans une esthétique propre aux années 1990.  Mon attention s’est ensuite portée sur le discours du guide et sa manière de présenter ce monument et son histoire. Il mettait en avant la figure du « président Nicolae Ceaușescu » et insistait sur le caractère spectaculaire et luxueux du bâtiment, évoquant notamment l’usage de marbre roumain ou de cristal de Transylvanie. Cependant, cette présentation officielle fait passer sous silence le contexte socio-économique dans lequel le bâtiment fut érigé. Aucune mention n’est faite des conditions imposées à la population roumaine durant la dernière décennie du régime, en particulier entre 1984 et la chute de celui-ci en 1989 : pénuries alimentaires, rationnement des produits de première nécessité, chauffage limité dans les immeubles collectifs (blocs). Ces mesures d’austérité, largement documentées par les historiens, ont pourtant constitué l’arrière-plan matériel de la construction du palais. Le contraste entre l’accent mis sur le faste architectural et l’absence de référence aux coûts sociaux du projet m’est apparu frappant. La visite, menée à un rythme soutenu et laissant peu de place aux questions, s’achève rapidement. — « Thank you, Goodbye » — le parcours se clôt sans possibilité de poser de véritables questions.

Du Palais du Parlement à la Cathédrale du Salut du peuple… une parenté d’échelle et de matériau. Photo : Paula de Villeplée, mars 2026.

Renversement de perspective  : la Cathédrale, au premier plan, le Palais du Peuple au second plan. Wikicommons.

 

Dans les longs couloirs du “Palais de Ceaucescu”, aujourd’hui Palais du Parlement. Photo : Paula de Villeplée, mars 2026.

L’Eglise orthodoxe Roumaine de l’époque de Ceaucescu…

Sous le régime de Nicolae Ceaușescu, la religion n’a pas été officiellement interdite en Roumanie. Toutefois, elle faisait l’objet d’un contrôle étroit de la part de l’État. Les activités religieuses étaient surveillées, et les institutions ecclésiastiques devaient composer avec les exigences du pouvoir politique. L’Église orthodoxe roumaine a ainsi été contrainte de s’adapter au régime afin de préserver son existence institutionnelle. Cette adaptation a parfois pris la forme de compromis importants, destinés à éviter des sanctions plus sévères ou une marginalisation complète. Par ailleurs, plusieurs églises ont été détruites ou déplacées, en particulier à Bucarest, pour permettre la réalisation des grands projets urbanistiques du régime, dont justement, le Palais du Parlement. Ces transformations ont profondément modifié le paysage urbain et affecté le patrimoine religieux. Cette période a laissé une trace durable dans la mémoire collective et si la foi n’a pas disparu, elle a été reléguée à la sphère privée, devenant une pratique plus intime. Après la chute du régime en 1989, l’Église orthodoxe a cherché à réaffirmer sa place dans l’espace public et cette volonté peut être interprétée comme une tentative de reconstruction institutionnelle visant à restaurer une visibilité et une légitimité que plusieurs décennies de contrôle politique avaient limitées.

…à l’époque post-communiste

De fait social marginalisé à l’époque communiste, la religion redevient un fait majeur dans la Roumanie contemporaine. Aujourd’hui, la Roumanie figure parmi les pays les plus religieux d’Europe.  91 % de la population se déclare croyante[3], une grande majorité s’identifiant à l’Église orthodoxe roumaine (Biserica Ortodoxă Română). Cette institution dirigée par le Patriarche Daniel depuis 2007 occupe une place centrale dans la vie religieuse et culturelle du pays. L’Église dispose d’un réseau institutionnel étendu. Paroisses réparties sur l’ensemble du territoire, monastères, établissements d’enseignement théologique, ainsi que des médias propres (télévision, radio, presse) lui permettent d’exercer une influence considérable dans la société civile et dans le débat public. Depuis la chute du régime communiste en 1989, l’Église orthodoxe a engagé un vaste programme de construction. Des milliers de nouvelles églises ont été édifiées à travers le pays notamment à Bucarest, ainsi que plusieurs dizaines de cathédrales régionales. Cette dynamique correspond à une reconstruction symbolique : il s’agit de restaurer les lieux de culte détruits ou négligés sous le communisme et de réaffirmer la foi comme élément constitutif de l’identité nationale roumaine. Cependant, cette forte identification religieuse ne correspond pas toujours à une pratique régulière. On observe depuis plusieurs années un processus de sécularisation progressive[4], particulièrement marqué chez les jeunes générations et dans les grandes villes. Un quart de la population seulement participerait régulièrement aux offices religieux et au cours de la dernière décennie, le nombre de chrétiens orthodoxes officiellement enregistrés a diminué d’environ deux millions. Cette évolution s’explique en partie par une importante émigration, mais également par une transformation du rapport à la religion : une partie des jeunes générations ne se reconnaît plus pleinement dans l’orthodoxie ou adopte une attitude plus distanciée. La Roumanie est officiellement un État laïc, conformément aux dispositions de sa Constitution qui affirme la neutralité religieuse de l’État, tout en précisant qu’il « reconnaît le rôle spirituel, éducatif et social des cultes[5] ». Cette formulation révèle une conception particulière de la laïcité : si la séparation institutionnelle entre l’État et les organisations religieuses est affirmée en principe, les relations entre les deux sphères demeurent, dans les faits, étroites. L’État roumain participe au financement des cultes reconnus, notamment par la prise en charge partielle des salaires du clergé et par le soutien à la construction ou à la restauration d’édifices religieux. Par ailleurs, l’Église gère un vaste réseau d’œuvres sociales : hôpitaux, orphelinats, centres d’aide et programmes humanitaires. Cette implication renforce sa légitimité et son rôle au sein de la société civile . C’est dans  ce contexte que les gouvernements successifs ont soutenu la construction de la cathédrale; non seulement en tant que projet religieux, mais aussi comme symbole national.

Le financement du projet : un débat houleux

Abordons à présent la question du financement de la Cathédrale du Salut du Peuple, un sujet qui a suscité d’importants débats dans l’espace public roumain. Tout d’abord, le terrain sur lequel l’édifice a été construit — environ 11 hectares situés au centre de Bucarest — a été mis à disposition par la municipalité au profit du Patriarcat. Ce transfert constitue en soi un engagement significatif des autorités publiques, compte tenu de la valeur foncière particulièrement élevée de cette zone de la capitale. Selon une enquête du média indépendant critique à l’égard de l’institution ecclésiastique, Să fie Lumină[6], le coût total du projet atteindrait environ 315 millions d’euros — un montant supérieur aux 245 millions d’euros initialement évoqués par l’Église orthodoxe roumaine. D’après cette même source, près de 90 % du financement proviendrait de fonds publics, ce qui alimente les controverses. La municipalité de Bucarest aurait contribué directement à hauteur d’environ 23 millions d’euros (soit plus de 116 millions de lei), les mairies d’arrondissement de la capitale auraient également participé, pour un total dépassant 24 millions d’euros. À ces montants s’ajoutent les contributions d’autres collectivités territoriales du pays, représentant plusieurs millions d’euros supplémentaires. En comparaison, la participation directe de l’Église orthodoxe roumaine représenterait environ 10 % du budget total. Ces ressources proviennent à la fois des fonds propres du Patriarcat et des dons des fidèles. Ainsi, au regard de la structure de son financement, la cathédrale apparaît comme un projet à dimension nationale, largement soutenu par des fonds publics. Au cours de mon séjour à Bucarest, consciente de l’importance des financements publics, notamment municipaux, consacrés à la construction de cette cathédrale, j’ai été frappée par l’état du bâti urbain. En effet, l’état des bâtiments résidentiels de la capitale demeure particulièrement préoccupant. Dans de nombreux quartiers de la capitale, une proportion importante d’immeubles anciens présente un degré de dégradation avancé. À l’entrée de certains bâtiments, des « pastilles rouges » (bulină roșie) signalent leur vulnérabilité structurelle en cas de séisme — un risque bien réel dans une ville située dans une zone sismique active. D’autres immeubles sont entourés de panneaux avertissant les passants du danger de chute d’éléments de façade ou de corniches, invitant à ne pas circuler au pied des bâtiments. Ces dispositifs de signalisation témoignent d’un problème urbain largement visible dans l’espace public : la fragilité d’une partie importante du parc immobilier et le manque de moyens consacrés à sa consolidation. Cette implication financière de l’État et des collectivités locales explique l’ampleur des débats relatifs à la légitimité, aux priorités budgétaires et à la définition de la laïcité dans le contexte roumain contemporain.

La cérémonie du 26 octobre 2025

Après plus de quinze années de travaux, la Cathédrale du Salut du Peuple a donc été officiellement inaugurée le dimanche 26 octobre 2025. La cérémonie a été présidée par le Patriarche Daniel et par le Patriarche Bartholomée Ier, soulignant ainsi la portée internationale de l’événement au sein du monde orthodoxe. La présence conjointe de ces deux figures majeures de l’orthodoxie conférait à l’inauguration une dimension symbolique dépassant le cadre national. Parmi les personnalités présentes figuraient également le président roumain Nicușor Dan, Margareta de Roumanie ainsi que Maia Sandu, présidente de la République de Moldavie. Cette participation des plus hautes autorités politiques et symboliques de la région a renforcé la dimension à la fois religieuse et diplomatique de la cérémonie. Environ 2 500 invités ont assisté à la célébration à l’intérieur de la cathédrale, tandis que plus de 8 000 fidèles suivaient l’office depuis le parvis extérieur, où des écrans géants retransmettaient la cérémonie en direct. L’événement a également été diffusé sur une dizaine de chaînes de télévision nationale, rassemblant environ 1,4 millions de téléspectateurs[7] — une audience particulièrement élevée pour une célébration religieuse. La date du 26 octobre correspond à la fête de Saint Démètre de Thessalonique (Sfântul Mare Mucenic Dimitrie), grand martyr et myroblite de Thessalonique. Dans le calendrier orthodoxe, il s’agit de l’un des saints les plus vénérés, notamment dans l’espace balkanique. Saint Démètre de Thessalonique est particulièrement vénéré en Roumanie, comme dans l’ensemble du monde orthodoxe. L’Église orthodoxe roumaine choisit fréquemment cette date pour organiser des événements majeurs. Le jour suivant, le 27 octobre, dans le monde orthodoxe roumain Dimitrie Basarabov (Sfântul Dumitru cel Nou) est célébrée et considéré comme le saint protecteur de Bucarest. Cette succession de fêtes confère à cette période une forte intensité spirituelle dans la capitale roumaine, attirant chaque année de nombreux pèlerins et renforçant la dimension symbolique des cérémonies organisées à ces dates.

Le jour de la Célébration de la messe le 26 octobre 2025©Basilica.ro

Margareta de Roumanie et son époux le prince Radu lors de la messe inaugurale ©Basilica.ro

Le président roumain Nicusor Dan et sa famille sur le tapis rouge lors de l’inauguration de la Cathédrale ©Basilica.ro

La foule sur le parvis lors de la cérémonie de la consécration du 26 octobre 2025. Les pavillons à l’entrée du parvis sont de style “brancovien” ©Basilica.ro

 

Ainsi, la Cathédrale du Salut du Peuple est un symbole d’unité nationale et de renaissance spirituelle après la chute du communisme pour l’Église orthodoxe roumaine. Le Patriarche Daniel a à plusieurs reprises défendu l’ampleur du projet en insistant sur sa portée symbolique lorsqu’il a notamment déclaré : « Après la construction de la cathédrale, la Roumanie n’aura plus de complexes d’infériorité par rapport aux autres pays. » Cette affirmation met en évidence la dimension comparative du projet, pensé comme un signe de prestige et de reconnaissance internationale. Le patriarche a également exprimé le souhait que la structure soit garantie pour une durée de mille ans, afin d’inscrire dans le temps long l’idée d’un christianisme orthodoxe roumain pérenne. Les ingénieurs ont toutefois précisé qu’ils pouvaient assurer une solidité estimée à environ cinq cents ans — une durée déjà exceptionnelle à l’échelle des constructions contemporaines. Cependant, le projet ne fait pas l’unanimité. De nombreux médias étrangers ont souligné son caractère excessif y voyant une forme de démesure religieuse et un usage discutable de fonds publics. En Roumanie, les réactions apparaissent plus nuancées : les grands médias nationaux mettent souvent en avant la dimension de fierté nationale et considèrent la cathédrale comme un symbole de prestige et de renouveau spirituel. À l’inverse, certaines voix critiques — principalement issues de la presse indépendante et de la société civile — dénoncent le coût du chantier ainsi que l’imbrication étroite entre religion et pouvoir politique. Les débats ont été particulièrement vifs sur les réseaux sociaux, où une partie de la population oppose une spiritualité orthodoxe perçue comme authentique à un Occident jugé matérialiste et sécularisé. Les opposants insistent surtout sur la question financière : plus de 90 % des fonds proviendraient de l’État ou des collectivités locales, alors même que les besoins en matière de santé, d’éducation ou d’infrastructures demeurent importants. Un slogan est devenu emblématique lors de certaines manifestations : « Vrem spitale, nu catedrale ! » (« Nous voulons des hôpitaux, pas des cathédrales ! »). Ces débats illustrent la tension entre deux visions de la Roumanie contemporaine : d’une part, une Roumanie attachée à la foi et à la tradition orthodoxe ; d’autre part, une Roumanie plus sécularisée, soucieuse de priorités sociales et critiques à l’égard de l’usage des ressources publiques. La « cathédrale du record », s’inscrit dans une logique de monumentalité qui rappelle celle de l’époque de Nicolae Ceaușescu, notamment à travers sa proximité avec le Palais du Parlement. Il s’agit d’une architecture de grande échelle, marquée par la recherche du spectaculaire et par une volonté d’affirmation de puissance. La cathédrale établit ainsi un dialogue mémoriel entre deux héritages : celui du totalitarisme communiste, incarné par l’ancien « Palais du Peuple », et celui d’une foi réaffirmée dans l’espace public après 1989. La Cathédrale du Salut du Peuple relève de  la “valeur commémorative” identifiée par Aloïs Riegl [8],c’est-à-dire la volonté, dès l’érection du monument, qu’il demeure  inscrit dans “l’éternel présent” des consciences et des générations futures. La Cathédrale ne cherche pas à rappeler un passé révolu mais plutôt à pérenniser une vision de la Roumanie orthodoxe … avec une  garantie « de mille ans » !

 

Pour en savoir plus 

Boia Lucian, La Roumanie un pays à la frontière de l’Europe, Paris, Les Belles Lettres, 2007, 433 p.

Bărbulescu Mihai, Deletant Dennis, Hitchins Keith, Papacostea Şerban, Teodor Pompiliu, Istoria României [Histoire de la Roumanie], Bucureşti, Corint Istorie, 2025, 752 p.

Deletant Dennis, Romania under Communism, paradox and degeneration, New York, Routledge, 2019, 590 p.

Riegl Aloïs, Le Culte moderne des monuments sa nature, son origine, Paris, 2003, L’Harmattan, 123 p.

Constitution de la Roumanie, adoptée en 1991, révisée en 2003, article 29, al. 5, consulté 9 novembre 2025 : https://www.constitutiaromaniei.ro/art-29-libertatea-constiintei/

Stahl Irina, « Has Romania Become a Secular Society ? » [La Roumanie est-elle devenue une société sécularisée ?], Revista Română de Sociologie, 2016, consulté le 10 novembre 2025 : https://www.revistadesociologie.ro/sites/default/files/09-irinas_0.pdf

Le Saint-Siége, Voyage apostolique du Pape François en Roumanie (31 mai-2 juin 2019), Vatican.va, consulté en ligne le 9 mars 2026 : https://www.vatican.va/content/francesco/fr/travels/2019/outside/documents/papa-francesco-romania-2019.html

Taline Ter Minassian, Jean-Robert Raviot, “Les origines françaises de la Grande Romanie”, The Conversation, mis en ligne le 4 juin 2025

https://theconversation.com/les-origines-francaises-de-la-grande-roumanie-257703

 

ARTICLES DE PRESSE

« Istoria construirii Catedrala Mântuirii Neamului » [Histoire de la construction de la Cathédrale du Salut de la Nation], Libertatea, 24 octobre 2025, consulté le 8 novembre 2025 : https://www.libertatea.ro/lifestyle/istoria-construirii-catedralei-mantuirii-neamului-5495717

« Romania – Can “Magnificent” Bucharest Cathedral Opening Unite a Divided Nation? », Bloomberg, 25 octobre 2025, consulté le 8 novembre 2025 : https://www.bloomberg.com/news/articles/2025-10-25/romania-can-magnificent-bucharest-cathedral-opening-unite-divided-nation

« In Romania, a New Cathedral Rises as a Potent and Controversial Symbol », Balkan Insight, 23 octobre 2025, consulté le 8 novembre 2025 : https://balkaninsight.com/2025/10/23/in-romania-a-new-cathedral-rises-as-a-potent-and-controversial-symbol/

« Cât a costat Catedrala Mântuirii Neamului ? Un lăcaş de cult al recordurilor, și de unde provin banii » [Combien a coûté la Cathédrale du Salut de la Nation ? Un lieu de culte record, et d’où vient l’argent ], Libertatea, consulté le 8 novembre 2025 : https://www.libertatea.ro/stiri/cat-costat-catedrala-mantuirii-neamului-lacas-cult-recorduri-de-unde-provin-bani-5497643

« Nouveau record du monde pour la cathédrale du Salut du Peuple », Le Petit Journal, 7 mai 2021, consulté le 8 novembre 2025 : https://lepetitjournal.com/bucarest/actualites/record-monde-cathedrale-salut-peuple-304561

« Roumanie : la cathédrale de la démesure nationale est enfin consacrée », Courrier des Balkans, 26 octobre 2025, consulté le 8 novembre 2025 : https://www.courrierdesbalkans.fr/Roumanie-la-cathedrale-de-la-demesure-nationale-enfin-consacree.php

« En Roumanie, la plus grande cathédrale orthodoxe de la planète ouvre ses portes », Courrier International, 25 octobre 2025, consulté le 8 novembre 2025 : https://www.courrierinternational.com/article/religion-en-roumanie-la-plus-grande-cathedrale-orthodoxe-de-la-planete-ouvre-ses-portes_236711

« Este foarte important să avem simboluri : De ziua de naștere, Patriarhul Daniel a vorbit despre Catedrala Națională » [Il est très important d’avoir des symboles : à l’occasion de son anniversaire, le patriarche Daniel a parlé de la Cathédrale Nationale], Basilica.ro, 22 juillet 2025, consulté le 8 novembre 2025 : https://basilica.ro/este-foarte-important-sa-avem-simboluri-de-ziua-de-nastere-patriarhul-daniel-a-vorbit-despre-catedrala-nationala/

« Catedrala Mântuirii Neamului şi Casa Poporului se află într-un “dialog tăcut” despre identitate : ce poveste spun cele două clădiri aşezate faţă-în-faţă » [La cathédrale du Salut du Peuple et le Palais du Peuple sont dans un « dialogue silencieux » sur l’identité : quelle histoire racontent les deux bâtiments placés face à face], Aleph News, consulté le 8 novembre 2025 : https://alephnews.ro/cultura/catedrala-mantuirii-neamului-si-casa-poporului-se-afla-in-un-dialog-tacut-despre-identitate-ce-poveste-spun-cele-doua-cladiri-asezate-fata-in-fata/

« Bucarest, sa cathédrale et ses paradoxes », par Kristen Anger, blog Le Club de Mediapart, 29 octobre 2025, consulté le 8 novembre 2025 : https://blogs.mediapart.fr/kristen-anger/blog/291025/bucarest-sa-cathedrale-et-ses-paradoxes

« En Roumanie, controverses autour de la nouvelle cathédrale nationale », la plus grande du monde orthodoxe », Le Monde, 27 octobre 2025, consulté le 8 novembre 2025 : https://www.lemonde.fr/international/article/2025/10/27/en-roumanie-controverses-autour-de-la-nouvelle-cathedrale-nationale-la-plus-grande-du-monde-orthodoxe_6649844_3210.html

« Pourcentage de personnes se déclarant croyantes par pays », Statista Infographic, consulté le 8 novembre 2025 : https://fr.statista.com/infographie/4202/pourcentage-de-personnes-se-declarant-croyantes-par-pays/

« Cattedrala ortodossa “gigante” a Bucarest », Il Post, 23 octobre 2025, consulté le 8 novembre 2025 : https://www.ilpost.it/2025/10/23/cattedrale-ortodossa-gigante-bucarest/

« Les projets pharaoniques de l’Église orthodoxe à Bucarest », Le Figaro, 1 février 2008, consulté le 8 novembre 2025 : https://www.lefigaro.fr/international/2008/02/01/01003-20080201ARTFIG00478-les-projets-pharaoniques-de-l-eglise-orthodoxe-a-bucarest

« AUDIENȚE. Sfințirea picturii Catedralei Naționale, transmisă de Pro TV, TVR, Trinitas și marile posturi de știri, în direct. Câți români au urmărit slujba » [AUDIENCES. La consécration de la peinture de la Cathédrale nationale, retransmise en direct par Pro TV, TVR, Trinitas et les grandes chaînes d’information. Combien de Roumains ont suivi la liturgie ?], Paginademedia.ro, consulté le 9 novembre 2025 : https://www.paginademedia.ro/stiri-media/audiente-sfintire-pictura-catedrala-neamului-22215292

« Câți bani publici a înghițit Catedrala? Am compilat 15 ani de alocări bugetare și am găsit o diferență mare față de cifrele BOR » [Combien d’argent public la Cathédrale a-t-elle englouti ? Nous avons compilé 15 ans d’allocations budgétaires et avons constaté un écart important par rapport aux chiffres de l’Église orthodoxe roumaine BOR], Să fie lumină, consulté le 9 novembre 2025 : https://safielumina.ro/cati-bani-publici-a-inghitit-catedrala-am-compilat-15-ani-de-alocari-bugetare-si-am-gasit-o-diferenta-mare-fata-de-cifrele-bor/

Notes

[1] Le Saint-Siége, Voyage apostolique du Pape François en Roumanie (31 mai-2 juin 2019), Vatican.va, consulté en ligne le 9 mars 2026 : https://www.vatican.va/content/francesco/fr/travels/2019/outside/documents/papa-francesco-romania-2019.html

[2] Catedrala Națională, site officiel de la Cathédrale du Salut du Peuple, Catedrala-nationala.ro, consulté le 30 novembre 2025 : https://catedrala-nationala.ro

[3] « Pourcentage de personnes se déclarant croyantes par pays », Statista Infographic, consulté le 8 novembre 2025 : https://fr.statista.com/infographie/4202/pourcentage-de-personnes-se-declarant-croyantes-par-pays/

[4] STAHL Irina, « Has Romania Become a Secular Society ? » [La Roumanie est-elle devenue une société sécularisée ?], Revista Română de Sociologie, 2016, consulté le 10 novmbre 2025 : https://www.revistadesociologie.ro/sites/default/files/09-irinas_0.pdf

[5] Constitution de la Roumanie, adoptée en 1991, révisée en 2003, article 29, al. 5, consulté 9 novembre 2025 : https://www.constitutiaromaniei.ro/art-29-libertatea-constiintei/

[6] « Câți bani publici a înghițit Catedrala? Am compilat 15 ani de alocări bugetare și am găsit o diferență mare față de cifrele BOR » [Combien d’argent public la Cathédrale a-t-elle englouti ? Nous avons compilé 15 ans d’allocations budgétaires et avons constaté un écart important par rapport aux chiffres de l’Église orthodoxe roumaine BOR], Să fie lumină, consulté le 9 novembre 2025 : https://safielumina.ro/cati-bani-publici-a-inghitit-catedrala-am-compilat-15-ani-de-alocari-bugetare-si-am-gasit-o-diferenta-mare-fata-de-cifrele-bor/

[7] « AUDIENȚE. Sfințirea picturii Catedralei Naționale, transmisă de Pro TV, TVR, Trinitas și marile posturi de știri, în direct. Câți români au urmărit slujba », [AUDIENCES. La consécration de la peinture de la Cathédrale nationale, retransmise en direct par Pro TV, TVR, Trinitas et les grandes chaînes d’information. Combien de Roumains ont suivi la liturgie ?], Paginademedia.ro, consulté le 9 novembre 2025 : https://www.paginademedia.ro/stiri-media/audiente-sfintire-pictura-catedrala-neamului-22215292

[8] RIEGL Aloïs, Le Culte moderne des monuments sa nature, son origine, Paris, 2003, L’Harmattan, 123 p., p. 89.

 

Paula de Villeplée
Paula de Villeplée

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Paula de Villeplée (19 mars 2026). La Cathédrale du Salut du Peuple à Bucarest : entre monumentalité et politique mémorielle post-communiste. Patrimoines et Politiques Mémorielles. Consulté le 18 août 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/15wj0


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