De Bagdad à Karbala : mémoires d’enfance
Certaines mémoires surgissent d’abord dans le silence, les gestes et les images avant de devenir des idées. La mémoire vivante des souvenirs, transmise au sein de la famille, à travers les gestes et les pratiques quotidiennes, constitue une forme de patrimoine culturel immatériel. Cette dernière ne se conserve que dans des expériences vécues, transmises de générations en générations [1].
Une enfance à Bagdad : les premières traces d’une mémoire familiale
Je suis né à Bagdad et j’ai grandi dans le quartier de Al-Za’franiya au sud-est de la capitale irakienne. Bagdad n’était pas pour moi seulement une capitale traversée par l’histoire, mais une ville vécue dont je me souviens des odeurs, des voix, des quartiers et des mémoires familiales. Je garde surtout le souvenir de la maison de mon grand-père à Al-Shu’ala, quartier situé au nord-ouest de Bagdad, dans une petite ruelle où la sociabilité de voisinage était intense. Pendant les nuits du mois de Muharram, cette maison devenait un espace où la mémoire familiale prenait vie. Je me souviens des odeurs du bois brûlé et de plats de harissa, de qeema et de riz préparés pendant des heures avant d’être partagés avec les voisins.
Dans la maison de mes parents, les effigies de l’imam Ali, de l’imam Hussein et des membres de la famille du Prophète étaient accrochés aux murs. Enfant, je regardais ces images sans en comprendre encore leur signification. Elles n’étaient pas seulement des symboles religieux ; elles faisaient partie de mon quotidien et participaient à une transmission silencieuse de la mémoire familiale. Je me souviens aussi du salon de la maison de mes parents, située au sud-est de Bagdad, dans le complexe voué à la recherche dans le domaine de l’énergie atomique de Al-Za’franiya. Souvent, au milieu de la journée, je contemplais ces images qui provoquaient en moi des questions d’enfant auxquelles je ne trouvais pas encore de réponses. Qui représentaient-elles ? Pourquoi ces visages étaient-ils présents dans notre maison ?

Une image de l’Imam Ali dans une ruelle du quartier de Al-Sadria dans le centre de Bagdad. Publiée sur le blog de Ronak Soza (Facebook/instagram)
A mes questions, mon père répondait avec une certaine prudence, l’inquiétude régnant dans le contexte du régime de Saddam Hussein. Pourtant, il n’était pas un homme religieux ; ses idées étaient plutôt proches de certaines sensibilités de gauche. Dans ce même espace familial, il y avait aussi la photographie de mon oncle Hussein, le frère de mon père, mort pendant la guerre Iran-Irak en 1982. Ces images formaient pour moi un univers chargé de récits, d’histoire et d’émotions que je ne pouvais pas encore comprendre. Avec les autres enfants du quartier, nous étions nous aussi influencés par cette mémoire. Pendant la nuit du dixième jour de Muharram, nous jouions parfois à représenter les soldats de Hussein et ceux qui s’opposaient à lui, comme une manière enfantine d’imiter ce que nous voyions autour de nous: la guerre.
Dans ma famille, notamment dans la maison de mon grand-père à Al-Shu’ala, j’ai découvert comment Achoura pouvait entrer dans la vie d’un quartier et d’une famille, non seulement comme une commémoration religieuse, mais comme un temps culturel et familial particulier où les gestes, les voix et les relations entre les personnes étaient modifiées. Je revois ma grand-mère Badriya, originaire de la ville principalement chiite d’Al-Amara, dans le sud de l’Irak, assise parmi les femmes vêtues de noir, pleurant profondément en répétant « Ya Hussein ! Ya Hussein!”. À travers elle se transmettaient aussi les récits et les traditions familiales héritées de cette région. À cet âge, je ne comprenais pas comment une histoire ancienne pouvait provoquer une émotion aussi forte. Je ressentais seulement la puissance d’un émotion collective qui dépassait l’enfant que j’étais. Ces rassemblements étaient alors parfois marqués par la peur. Les adultes baissaient la voix et restaient prudents, conscients que certaines expressions culturelles et mémorielles liées à Achoura étaient étroitement surveillées. Enfant, je ne comprenais pas encore cette inquiétude, mais je sentais qu’elle faisait elle aussi partie de cette mémoire.

Dans la maison du grand-père de Ronak Soza à Bagdad. La bloggeuse raconte une expérience similaire à la mienne. Sur son blog, elle raconte l’impact émotionnel et mémoriel provoqué par cette image.
Pendant le mois de Muharram, premier mois du calendrier islamique, les jours n’avaient pas tous la même signification. Pour un enfant, cette période n’était pas d’abord comprise comme un événement historique mais comme une expérience vécue où la mémoire passait par les sens : les odeurs, les sons, les gestes et la présence des autres. Dans la mémoire populaire chiite irakienne, certains moments étaient particulièrement marquants : le jour consacré à Al-Qasim ibn Hassan, jeune neveu de Hussein devenu dans la mémoire chiite le symbole de la jeunesse sacrifiée à Karbala, le jour d’Abbas, puis le dixième jour de Muharram, Achoura, lorsque la commémoration atteignait son intensité maximale.
Muharram à Karbala : une mémoire vécue, une histoire au quotidien
Pour comprendre cette mémoire, il faut revenir à Karbala, ville située à environ 105 kilomètres au sud de Bagdad et considérée comme l’un des principaux lieux saints du chiisme.Le chiisme est l’une des principales traditions de l’islam. Il est né à la suite des débats qui ont suivi la mort du prophète Muhammad au VIIe siècle concernant la question de la succession et de l’autorité religieuse. Pour les chiites, Ali ibn Abi Talib, cousin et gendre du Prophète, ainsi que ses descendants, occupent une place centrale dans la transmission spirituelle. En Irak, le chiisme constitue une composante majeure de l’histoire sociale et culturelle du pays, notamment à travers les villes saintes de Nadjaf et de Karbala. En 680, Hussein ibn Ali, fils d’Ali ibn Abi Talib et de Fatima, fille du prophète Muhammad, refusa de prêter allégeance au calife Yazid, événement fondateur de la tradition chiite. Intercepté à Karbala avec ses compagnons, Hussein fut tué le 10 Muharram 61 de l’Hégire (680). La mémoire de Karbala, devenue un élément essentiel de l’identité religieuse et culturelle de nombreuses communautés chiites, notamment en Irak, a forgé une mémoire collective transmise de génération en génération, associant sacrifice, dignité et résistance face à l’injustice[2].
Dans mon enfance, pourtant, ces noms n’étaient pas des figures historiques étudiées dans les livres. Ils appartenaient à la langue quotidienne de la maison et de la rue. Dans mes souvenirs, le nom d’Abbas revenait souvent dans les récits entendus à la maison. Frère de Hussein, il représentait une image de fidélité, de courage et de sacrifice qui dépassait le simple récit historique. Qasim, lui aussi, était présent dans les histoires transmises de génération en génération[3]. Mort adolescent au cours de la bataille de Karbala, il est devenu dans la mémoire chiite une figure de la jeunesse sacrifiée et de la fidélité à Hussein. Ainsi, Achoura n’était pas seulement une commémoration religieuse dont on parlait : c’était un moment pleinement vécu. Derrière la douleur commémorée, il existait aussi une dimension de générosité et de rencontre: les repas distribués, l’accueil des voisins et la solidarité quotidienne transformaient cette période en une expérience de “sociabilité mémorielle”.
Ces nuits étaient aussi marquées par les voix des assemblées au sein desquelles se transmettait la mémoire collective. La voix du récitant racontant la mort de Hussein résonnait longtemps dans mon esprit. Je ne comprenais pas encore tous les événements racontés, mais cette voix faisait partie du paysage sonore de mon enfance. Nous écoutions le récit de la mort de Hussein à travers la voix d’Abdel Zahra Al-Kaabi, l’un des plus célèbres récitants religieux irakiens du XXe siècle dont la déclamation a profondément marqué la mémoire populaire chiite en Irak. Après 2003, une autre génération a également accompagné cette mémoire dans mon quotidien, notamment à travers les chants et les lamentations de Bassem Al-Karbalaï, dont la voix est devenue associée aux nouvelles formes de transmission sonore d’Achoura.
Pour moi, cette voix n’était pas seulement un récit : elle est associée à l’atmosphère de ces jours. Le dixième jour de Muharram était différent de tous les autres. À Bagdad, une tristesse particulière semblait envahir la ville. Les visages changeaient, les rues devenaient silencieuses et l’atmosphère portait une gravité difficile à comprendre pour un enfant. Cette expérience d’enfance était aussi marquée par un contraste entre différents espaces de vie. Sous le régime de Saddam Hussein (1979-2003), l’expression publique de certaines pratiques religieuses chiites, comme les cérémonies et rassemblements liés à Achoura, était fortement contrôlée. Le pouvoir baathiste, dominé par une idéologie nationaliste arabe laïque, percevait parfois ces manifestations comme des espaces potentiels de mobilisation politique. A cette époque, à l’école primaire, personne ne parlait de Karbala et les enseignants évitaient soigneusement le sujet. L’école portait un autre discours, distinct de celui que je connaissais dans ma famille et dans la rue. En rentrant chez moi, je retrouvais le visage de l’imam Hussein. Dans la rue, la mémoire de Karbala semblait omniprésente, pour disparaître à l’école et dans le discours officiel. Il arrive souvent que l’enfant vive des choses que l’adulte qu’il deviendra passera des années à comprendre. Ma mémoire d’Achoura a commencé ainsi : des images, des sons et des émotions avant de devenir une réflexion.

La jeune bloggeuse Rona Soza dans les rues du centre de Bagdad. Des images sur un vieux mur de briques. J’ai vécu la même expérience que la sienne : les images dans le vieux centre de Bagdad expriment un rapport affectif qui remonte à l’enfance.
De la participation au rituel à la mémoire collective
C’est à l’âge de treize ans que j’ai cessé de n’être qu’un observateur. J’ai participé aux processions et aux formes collectives de commémoration, notamment, au zanjil, une pratique de lamentation corporelle pratiquée par une partie des participants aux commémorations d’Achoura. Dans le quartier de Zaafaraniya où j’ai grandi, je participais moi aussi aux processions qui traversaient les rues du quartier. J’avançais avec les habitants, je reprenais les chants collectifs et je découvrais progressivement que cette mémoire se vivait autant par la présence des autres que par les récits eux-mêmes. J’écoutais les poèmes religieux et je marchais avec les autres dans les rues. Je ne possédais pas encore les outils intellectuels pour analyser ces gestes. Mais je faisais partie d’une expérience collective où l’histoire se transmettait par le corps, la voix et la présence des autres. En Irak, la célébration d’Achoura n’est pas enfermée dans les espaces religieux. Elle se pratique dans les maisons, les quartiers et les relations sociales[4]. Le deuil collectif, notamment le fait de frapper sa poitrine en signe de douleur et de solidarité avec Hussein, peut sembler difficile à comprendre pour un observateur extérieur. Pourtant, dans une perspective anthropologique, le corps devient ici un langage. Il ne porte pas seulement une souffrance individuelle : il exprime une mémoire collective [5].
Après Achoura vient l’Arbaïn, qui commémore le quarantième jour après la mort de Hussein et constitue aujourd’hui l’un des plus grands pèlerinages religieux au monde. Des millions de personnes se dirigent alors vers Karbala. Des personnes âgées, des enfants, des familles entières marchent pendant des jours sur les routes qui mènent à Karbala. Ce pélerinage est une immense expérience sociale où se rencontrent mémoire, spiritualité et solidarité. Avant de quitter l’Irak, j’ai moi-même effectué une partie de cette marche entre Bagdad et Karbala avec mes amis Waël et Moustafa. Je garde le souvenir des longues colonnes de marcheurs, des familles qui distribuaient gratuitement de la nourriture et de l’eau, ainsi que des habitants qui ouvraient leurs maisons aux pèlerins. Cette expérience m’a fait comprendre que cette marche était aussi une pratique de solidarité et de transmission culturelle.
Après 2003, l’intervention militaire américaine a renversé le régime de Saddam Hussein et a provoqué une transformation majeure de la société irakienne. La chute de l’ancien système politique a permis une visibilité beaucoup plus grande de certaines pratiques religieuses chiites dans l’espace public, notamment les pèlerinages et les grandes commémorations comme l’Arbaïn. Le paysage a profondément changé. Les grandes villes religieuses comme Karbala, Nadjaf et Kadhimiya ont vu une augmentation considérable des rassemblements et des visites[6].
Pour beaucoup d’Irakiens, cette période a permis un retour plus visible de pratiques longtemps limitées dans l’espace public. Un autre contraste s’est aussi imprimé dans ma mémoire : celui des chars et des forces américaines dans les rues, tandis que les Irakiens continuaient à exprimer une mémoire ancienne à travers leurs propres gestes et leurs propres récits. J’ai vu une ville traverser un changement historique tout en conservant ses gestes anciens. Deux temps semblaient alors se rencontrer : celui d’une histoire mondiale qui entrait dans les rues de Bagdad, et celui d’une mémoire locale qui continuait à parler son propre langage. Certaines pratiques de deuil, comme le tatbir, une forme de lamentation corporelle pratiquée par des fidèles, sont discutées au sein même des autorités religieuses chiites. Ceux qui les pratiquent les interprètent comme une manière symbolique d’exprimer la douleur et l’attachement à la mémoire de Karbala.
L’exil et la continuité d’une mémoire de Bagdad
Des années plus tard, après avoir quitté l’Irak et vécu à Paris, j’ai compris que la mémoire ne reste pas toujours attachée au lieu où elle est née. L’éloignement n’a pas interrompu cette transmission. La mémoire a quitté un espace géographique pour devenir une présence intérieure. L’exil m’a appris que quitter un lieu ne signifie pas toujours le perdre[7].
Dans le quartier des Abbesses, à Paris, un nom a réveillé en moi une autre mémoire : celle d’ʿĀbis ibn Abī Shabīb al-Shākirī, l’un des compagnons de Hussein, célébré dans les récits de Karbala pour sa fidélité et son sacrifice. Cette proximité de sonorité entre un lieu parisien et un nom lié à cette mémoire a créé en moi un lien intime. Ce rapprochement n’était pas historique bien sûr, mais tout à fait personnel. Il m’a rappelé que certaines mémoires continuent à accompagner l’exil et une nouvelle vie. Quand je pense aujourd’hui à mon enfance à Bagdad, je réalise que je n’assistais pas seulement à une cérémonie religieuse. J’étais témoin d’une manière ancienne par laquelle une société commémorait son histoire : à travers les familles, les repas, les voix, les corps et les récits transmis entre générations. Parler d’Achoura, ce n’est pas seulement parler d’un événement religieux ancien. C’est aussi comprendre une dimension de l’Irak souvent absente des images médiatiques dominantes : un pays de mémoire, de liens sociaux, de traditions et de récits qui continuent à façonner la vie quotidienne. Karbala reste présente parce qu’elle est devenue plus qu’un événement du passé. Elle est devenue une mémoire vivante.
Peut-être la force d’Achoura réside-t-elle dans cette capacité à faire dialoguer le passé et le présent, la mémoire individuelle et l’histoire collective, à transformer une blessure ancienne en une histoire partagée. C’est peut-être cela que Bagdad m’a appris : une ville existe aussi dans les patrimoines invisibles qu’elle transmet dans les récits familiaux les gestes quotidiens et les mémoires de ceux qui l’ont habitée.
Bibliographie
Jan Assmann, Cultural Memory and Early Civilization: Writing, Remembrance, and Political Imagination, Cambridge University Press, 2011.
Mahmoud Ayoub, Redemptive Suffering in Islam: A Study of the Devotional Aspects of ʿĀshūrāʾ in Twelver Shīʿism, The Hague, Mouton, 1978.
Peter Chelkowski (dir.), Taziyeh: Ritual and Drama in Iran, New York University Press, 1985.
Yitzhak Nakash, The Shiʿis of Iraq, Princeton University Press, 1993.
Paul Ricoeur, La mémoire, l’histoire, l’oubli, Paris, Seuil, 2000.
[1] Jan Assmann, Cultural Memory and Early Civilization: Writing, Remembrance, and Political Imagination, Cambridge University Press, 2011, p. 8-11.
[2] Mahmoud Ayoub, Redemptive Suffering in Islam: A Study of the Devotional Aspects of ʿĀshūrāʾ in Twelver Shīʿism, The Hague, Mouton, 1978, p. 93-96.
[3] Mahmoud Ayoub, Redemptive Suffering in Islam, 1978, p. 103-108.
[4] Yitzhak Nakash, The Shiʿis of Iraq, Princeton University Press, 1993, p. 10-15.
[5] Peter Chelkowski (dir.), Taziyeh: Ritual and Drama in Iran, New York University Press, 1985, p. 19-24.
[6] Hanna Batatu, The Old Social Classes and the Revolutionary Movements of Iraq, Princeton University Press, 1978, p. 700-705.
[7] Paul Ricoeur, La mémoire, l’histoire, l’oubli, Paris, Seuil, 2000, p. 511-515.
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Ahmed Al-Rubaye (6 juillet 2026). De Bagdad à Karbala : mémoires d’enfance. Patrimoines et Politiques Mémorielles. Consulté le 19 août 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16j5i
