Boris Trapara à Sarajevo : auto-portrait d’un professionnel du patrimoine
Boris Trapara a soutenu sa thèse intitulée From Vienna to Sarajevo, role models and replicas in the architecture of Austro-Hungarian period sous la direction de Maja Popovac (Université de Mostar) et Taline Ter Minassian (INALCO) à l’INALCO en 2019.

Le Dr Boris Trapara, directeur de l’Institut pour la protection du patrimoine culturel, historique et naturel du Canton de Sarajevo (2021-2026), dans son bureau (salle commémorative Philipp Ballif), décembre 2021
De 2021 à 2026, j’ai eu l’honneur d’exercer les fonctions de directeur de l’Institut pour la protection du patrimoine culturel, historique et naturel de Sarajevo, une institution culturelle publique majeure du canton de Sarajevo. Cet institut a vu le jour au début des années 1960, s’inscrivant dans une dynamique globale de création d’instituts similaires dans les capitales des différentes républiques de l’ex-Yougoslavie. Bien que le système de protection contemporain de la Bosnie-Herzégovine le place au troisième échelon institutionnel, derrière l’Institut fédéral pour la protection des monuments (au niveau de l’Entité) et la Commission pour la préservation des monuments nationaux de Bosnie-Herzégovine (au niveau de l’État), l’institut de Sarajevo demeure la plus ancienne institution publique de sauvegarde du patrimoine du pays. Au-delà de la tradition qu’il perpétue à travers la richesse de ses fonds d’archives et l’expertise de ses départements techniques, il représente l’un des services de protection les plus importants en matière d’effectifs et de compétences, tant à l’échelle nationale que régionale.

Le Premier ministre du Canton de Sarajevo, Nihad Uk, et Boris Trapara, directeur de l’Institut cantonal pour la protection du patrimoine culturel, historique et naturel de Sarajevo, au sein de l’Institut (salle commémorative Ćiro Truhelka), janvier 2024
La mission de l’Institut pour la protection du patrimoine de Sarajevo
L’Institution publique « Institut cantonal pour la protection du patrimoine culturel, historique et naturel de Sarajevo » œuvre principalement à la protection systématique, la conservation, l’utilisation et la restauration du patrimoine historico-culturel et naturel sur le territoire du canton de Sarajevo. Il a également vocation à étendre ses compétences sur d’autres cantons mais sur décision de leurs assemblées respectives. Dans le cadre de ses prérogatives légales, l’Institut gère le Registre des biens patrimoniaux et des biens sous protection provisoire, collabore avec les institutions homologues de la Fédération de BiH et de la République Srpska, et transmet régulièrement ses données au Ministère fédéral pour le Registre central ainsi qu’à la Commission pour la préservation des monuments nationaux de BiH. Outre la définition des mesures et méthodes spécifiques de protection, qui englobent la conservation, la restauration, l’adaptation, la revitalisation, la reconstruction et le contrôle des interpolations, l’établissement fournit une assistance technique aux autres services de protection et aux propriétaires de biens, émet des avis dans les procédures d’expropriation, coopère avec les organes compétents en aménagement du territoire et veille à la formation continue de son personnel et ses experts, tout en exécutant d’autres missions à la demande de l’Assemblée, du Gouvernement et du ministère de tutelle.

Le projet du parc archéologique de la mosquée Kalin-hadži Alija, qui s’est étalé sur plusieurs années, a abouti à l’ouverture du parc à la mi-2025. Ce projet a été dirigé par Selma Kračević-Kapić, architecte et conseillère d’évaluation au sein de l’Institut
L’Institut déploie quotidiennement ses activités opérationnelles : il s’agit de recenser et de valoriser des monuments, d’élaborer des projets, des études et des exposés techniques, d’exécuter des travaux sur les monuments ainsi que de mettre en oeuvre un contrôle de conservation-restauration continu. Le fonctionnement de l’établissement repose sur la documentation issue des archives, le développement de systèmes d’information, ainsi que sur des services juridiques, généraux et financiers orientés vers la vulgarisation et le perfectionnement de la profession. Toutes ces activités régulières sont officiellement enregistrées et classifiées selon une large nomenclature sectorielle qui comprend la gestion des bibliothèques, des archives et des musées, ainsi que l’exploitation des sites historiques, des monuments, des jardins botaniques, zoologiques et des réserves naturelles. De plus, afin d’assurer une maîtrise technique et conceptuelle totale sur le parc monumental, l’Institut est également agréé pour les activités de construction, d’architecture et d’ingénierie, couvrant la construction de bâtiments résidentiels et non résidentiels ainsi que le conseil technique associé.
L’institut du patrimoine en Bosnie-et-Herzégovine (BiH) : des activités multiples dans un feuilletage institutionnel complexe
Dès le début de mon mandat, la priorité absolue a été donnée au traitement des dossiers municipaux en souffrance dont les retards bloquaient l’octroi des autorisations d’urbanisme et des permis de construire. Cette situation découlait directement des conditions de travail dégradées en 2021, provoquées par de fréquents changements de direction et un déficit de personnel critique, l’institut ne comptant que douze agents opérationnels sur les trente-huit postes prévus par la réglementation interne. Ce sous-effectif chronique, marqué notamment par l’absence d’un service juridique, a lourdement hypothéqué l’exécution des missions régulières et la production des avis d’experts. Malgré le recrutement ultérieur de douze nouveaux collaborateurs par voie de concours publics et face au départ simultané de plusieurs agents à la retraite, l’établissement ne comptait que dix-neuf salariés au second semestre 2025. L’embauche d’au moins quatre nouveaux exécutants demeure donc impérative pour garantir le fonctionnement régulier des compétences fondamentales liées aux affaires juridiques et à la protection du patrimoine car le travail à accomplir est colossal!

Première réunion officielle entre l’Institut de protection des monuments de Sarajevo et celui de Zagreb tenue à Zagreb ; sur la photo, les directeurs des instituts accompagnés de leurs collaborateurs, avril 2024
Parallèlement à la résolution de ces blocages opérationnels, l’un des objectifs cardinaux de l’établissement a été l’investissement continu dans la formation du collectif. Ainsi, entre 2021 et 2026, les collaborateurs ont pris une part active à plus de 70 programmes de perfectionnement professionnel, conférences et ateliers en Bosnie-Herzégovine, à l’échelle régionale, ainsi qu’en France et en Autriche, affinant leurs compétences spécifiques dans les domaines de la réhabilitation des monuments, de la préservation des écosystèmes montagneux et de la durabilité du patrimoine culturel matériel et immatériel au XXIe siècle.
Mon mandat à la tête de cet institut m’a apporté une expérience inestimable dans la structuration et la modernisation des services de protection. Il m’a surtout offert une position d’observateur privilégié, au cœur des dynamiques de pouvoir, pour analyser la complexité des rapports entre les différents échelons gouvernementaux et les politiques publiques de préservation. Cette fonction m’a également permis d’initier une démarche de “diplomatie patrimoniale” en rétablissant les liens, alors rompus, avec les instituts homologues de Belgrade (Serbie), Zagreb (Croatie), Skopje (Macédoine du Nord), Cetinje (Monténégro) ainsi qu’avec d’autres centres nationaux. Fort de cette expérience, je constate que les défis et les obstacles auxquels font face les services de protection dans l’espace post-yougoslave sont structurellement identiques face aux logiques politiques et étatiques. C’est ainsi que le 1er décembre 2023, à Sarajevo, nous avons organisé notre première rencontre officielle. Cet événement hautement symbolique intervenait après plus de trente ans d’interruption totale des relations entre nos institutions. Lors de cette conférence, portée par notre institut avec le soutien du secteur non gouvernemental, nous avons débattu de la protection juridique des monuments et des objectifs communs à hériter de l’ancien réseau unifié de sauvegarde du patrimoine conçu à l’époque yougoslave.
L’Institut a su répondre avec dynamisme aux impératifs de la coopération internationale dans le domaine de la lutte contre le trafic illicite des biens culturels, notamment par sa participation aux programmes de formation organisés par l’UNESCO (ateliers tenus à Mostar et Ankara dans le cadre du projet conjoint UE-UNESCO « Fighting against the Illicit Trafficking of Cultural Property in the Western Balkans »). À travers l’engagement actif de ses experts, l’Institut a valorisé le patrimoine du Canton de Sarajevo au sein des initiatives régionales. Par cet échange d’expériences et de bonnes pratiques avec ses partenaires, il a contribué au renforcement de la coopération institutionnelle et de la réponse technique face aux défis du commerce illégal, réaffirmant ainsi son adhésion aux standards internationaux de protection et son rôle dans la préservation de l’identité culturelle à l’échelle régionale et internationale.
Par ailleurs, la période 2021–2026 a été marquée par l’élaboration et l’adoption d’un volume important de règlements intérieurs, de procédures administratives et d’actes d’application. Le Règlement sur la systématisation des fonctions et des postes en vigueur lors de ma prise de fonction empêchait une répartition adéquate des agents selon leur expérience et leur niveau d’études. Il maintenait des collaborateurs de longue date au statut de conseillers techniques, et ce, sans aucune perspective d’avancement professionnel jusqu’à leur départ à la retraite. De surcroît, cette ancienne nomenclature ne correspondait pas aux besoins réels de l’établissement et incluait des postes totalement aberrants et superflus au regard de son activité sectorielle. Le nouveau Règlement sur la systématisation des postes a profondément restructuré les départements et les services techniques. Il a instauré un secteur dédié à la conservation-restauration, accordé une importance égale aux différentes typologies de patrimoine (immatériel, mobilier, immobilier, naturel, etc.) et permis un reclassement équitable des agents en fonction de leur ancienneté et de leurs diplômes. Enfin, pour la première fois, un service spécifiquement dédié à la documentation et à la protection de Baščaršija a été créé, remettant au centre des priorités la protection de la vieille ville de Sarajevo, l’un des joyaux du canton de Sarajevo qui avait précisément motivé la fondation historique de l’Institut plusieurs décennies auparavant.

La numérisation d’un volume important de fonds d’archives (projets, dessins, photographies, documents) et la mise en œuvre du système de gestion électronique des documents ont été confiées à notre collègue Amra Rodić, archiviste au sein du centre INDOK (Information et Documentation) de l’Institut, 2023-2024
Le Règlement sur la classification des biens patrimoniaux de Sarajevo
Je tiens à souligner tout particulièrement l’importance du Règlement sur la classification des biens patrimoniaux, d’autant plus qu’un tel document n’existait pas auparavant et qu’aucun texte réglementaire au sein de la Fédération de Bosnie-Herzégovine ne proposait jusqu’alors de classification harmonisée pour toutes les formes de patrimoine. Jusqu’à présent, les réglementations en vigueur se limitaient exclusivement aux patrimoines naturels et immobiliers ; désormais, les patrimoines mobiliers et immatériels y sont pleinement intégrés. À travers ce règlement, la classification a été mise en stricte conformité avec les standards terminologiques actuels, développés et appliqués au sein des États membres de l’Union européenne.
Depuis 2023, l’Institut mène activement un processus de numérisation de ses fonds d’archives, visant à préserver, à contextualiser et à garantir l’accessibilité des registres visuels et documentaires d’importance historico-culturelle et naturelle. Cette numérisation a été réalisée sur les fonds du centre INDOK (Information et Documentation) de l’Institut et englobe des documents collectés au cours de plus de soixante années d’activité continue. Le processus a inclus la conversion numérique, la systématisation et la saisie des métadonnées afin d’assurer une protection à long terme et de permettre une interprétation multidimensionnelle des contenus. Dans le cadre de cette opération, les archives suivantes ont été traitées : environ 600 classeurs de documents d’archives, près de 2 500 plans et cartes, dont 1 500 pages jusqu’au format A3 et 1 000 pages au-delà du format A3. La typologie de la documentation numérisée se divise en anciens dessins techniques, cartes géographiques, topographiques et cadastrales, ainsi qu’en documents aux formats inférieurs ou supérieurs au A3 (allant jusqu’au A0).
Dans le cadre de la modernisation de ses outils de gestion, l’Institut a déployé début 2024 un système de gestion électronique des documents (DMS) via l’application OWIS, optimisant l’efficacité de son protocole administratif. Après une interruption de plusieurs années, l’établissement a relancé ses prérogatives de protection en soumettant au ministère de tutelle quatorze propositions de classement au titre de la protection provisoire, parmi lesquels figurent des édifices remarquables (les villas Ribarich, Jagodić/Spaho, Kašiković), des fonds documentaires, ainsi que des sites mémoriels et archéologiques d’envergure (les Roses de Sarajevo, le fort Draguljac, la cité médiévale de Tuhelj).
Parallèlement, la politique éditoriale et scientifique de l’Institut a connu un second souffle à travers la publication de six ouvrages et cartes thématiques d’histoire urbaine, de numismatique et d’architecture ottomane entre 2022 et 2024. Le fonds de la bibliothèque s’est enrichi de 150 nouveaux volumes spécialisés, tandis que les espaces muséaux et d’exposition ont été réhabilités (salles commémoratives Ćiro Truhelka, Philipp Ballif, ZOI 84). Enfin, l’Institut a affirmé son rôle de vulgarisation scientifique par l’aménagement de “sentiers pédagogiques” (Vrelo Bosne), l’organisation d’expositions urbaines temporaires et permanentes dans le cadre d’événements majeurs (comme le History Fest devant l’hôtel Holiday Inn), ainsi que par la production d’études techniques cruciales, incluant des plans de restauration pour le parc thermal d’Ilidža et le classement de cinq nouvelles réserves naturelles spéléologiques dans le canton de Sarajevo.
Un statut juridique complexe dans le contexte “post-conflit”
À Sarajevo, le statut juridique des biens patrimoniaux repose sur une double articulation. D’une part, les décisions de la Commission pour la préservation des monuments nationaux de Bosnie-Herzégovine protègent les monuments nationaux, qu’il s’agisse d’édifices isolés, d’ensembles urbains ou de patrimoine mobilier. D’autre part, la loi sur la protection du patrimoine du canton de Sarajevo s’applique à tous les biens qui, bien que n’étant pas élevés au rang de monuments nationaux, figurent sur la « Liste des biens patrimoniaux recensés, protégés et pré-protégés » gérée par l’Institut. Les mécanismes de financement dépendent directement de ce degré de protection : le gouvernement fédéral (via l’Institut fédéral) est compétent pour les monuments nationaux, tandis que l’Institut cantonal assume la responsabilité des autres biens du canton de Sarajevo. Les projets de restauration sont cofinancés par le gouvernement du canton de Sarajevo, la ville de Sarajevo et le gouvernement de la Fédération de Bosnie-Herzégovine, souvent par le biais de subventions croisées. Toutefois, face à la densité du parc monumental et à la modicité des lignes budgétaires publiques allouées à la culture, le rythme des restaurations s’avère structurellement lent et se cantonne à quelques interventions ponctuelles chaque année.
Ce ralentissement s’explique par la transition systémique post-conflit consécutive à la dissolution de la Yougoslavie. En effet, nous sommes passés d’un modèle fondé sur la propriété sociale et sur la notion de bien commun à un système libéral axé sur la propriété privée et l’intérêt individuel, une rupture idéologique dont le patrimoine historique subit aujourd’hui les contrecoups directs. À titre d’exemple, les façades historiques du centre-ville de Sarajevo, qui ornent des immeubles résidentiels et commerciaux devenus privés, se trouvent aujourd’hui dans un état de dégradation physique alarmant. Les médias locaux font régulièrement état d’effondrements d’éléments de maçonnerie sur la voie publique, mettant en danger les passants. Or, les copropriétaires de ces immeubles, marqués par l’héritage du socialisme, attendent des autorités publiques qu’elles financent la réhabilitation de leurs façades privées avec des deniers publics. À l’inverse, l’Institut, qui formule les prescriptions techniques, et les gouvernements cantonal et fédéral ne disposent ni des ressources financières nécessaires, ni, bien souvent, du fondement juridique requis pour injecter des fonds publics dans l’immobilier privé. Cette situation engendre d’importants préjudices matériels pour les monuments, tout en nourrissant l’incompréhension et la colère de citoyens qui raisonnent encore selon les paradigmes de l’ancien régime politique, époque où ces logements appartenaient à l’État.
Restaurations emblématiques à Sarajevo : une mosaïque de bailleurs internationaux
Cependant, la collaboration avec l’administration municipale s’est intensifiée entre 2022 et 2024 à travers des projets majeurs de réhabilitation des façades du centre historique. L’Institut a réalisé des relevés de terrain, actualisé les métrés et conçu de nouvelles solutions architecturales pour plusieurs immeubles de l’artère principale Maršala Tita (notamment les numéros 17, 19, 21, 27, 29, 33 et l’angle de la rue Prušćakova), tout en finalisant le projet d’entretien de la Maison Despić (Despića kuća). Pour ce monument emblématique, l’Institut a piloté la restauration intérieure, collaboré avec l’Institut de construction pour l’expertise structurelle des fissures, et obtenu des financements extérieurs auprès de l’association AIASN pour la menuiserie extérieure. Ce chantier d’envergure a été mené sous la supervision de l’Institut fédéral des monuments, avec le soutien financier conjoint du Musée de Sarajevo, du Ministère cantonal de la Culture et du gouvernement du canton.

Travaux de conservation-restauration sur l’édifice du Musée de Sarajevo – la Maison Despić (Despića kuća), dirigés et en grande partie financés par l’Institut au cours des années 2023 et 2024
Dans les domaines de l’environnement et de l’archéologie, l’Institut a mené des projets de revitalisation paysagère, notamment pour les jardins de la Villa Kosta Hörmann et la forteresse de la Tour Jaune (Žuta tabija), tout en introduisant des méthodes d’examen par tomographie et résistographie pour diagnostiquer les arbres centenaires de l’espace urbain. Face aux lacunes juridiques empêchant la protection de ces éléments vivants du paysage, l’Institut a soumis au gouvernement cantonal un projet d’amendement de la loi sur le patrimoine. Par ailleurs, une campagne de prospection archéologique systématique a été lancée fin 2023 à travers toutes les municipalités du canton afin d’intégrer des bases de données de conservation aux futurs plans d’urbanisme. Ces efforts de mise en valeur ont culminé le 9 décembre 2024 avec l’inauguration du Parc archéologique de la mosquée Kalin-hadži Alija, un espace configuré selon un projet de l’Institut datant de 2019 qui allie rigueur conservatoire, techniques d’interprétation modernes et parcours éducatifs interactifs.

Travaux sur la façade historique de la rue Titova, située dans la zone protégée au titre de « Monument national – Paysage urbain historique de Sarajevo ». Le projet architectural a été élaboré par l’Institut cantonal pour la protection du patrimoine culturel, historique et naturel de Sarajevo (projet dirigé par nos collègues et architectes Damir Hodžić et Zaila Uzunović), tandis que la Ville de Sarajevo a mené la procédure d’appel d’offres et alloué les financements nécessaires issus du budget public, mai 2023
Bien sûr, durant l’immédiat après-guerre, c’est-à-dire depuis les accords de Dayton (1995), un effort considérable a été consenti pour reconstruire le patrimoine détruit. Cependant, ces chantiers ont été majoritairement financés par des fonds extérieurs, transitant par des organisations internationales et l’aide humanitaire d’urgence. Ces projets de grande envergure, à l’instar de la reconstruction du Vieux Pont (Stari Most) de Mostar, de la mosquée Ferhadija à Banja Luka ou de la réhabilitation des centres historiques de plusieurs villes bosniennes, ont été co-dirigés par des experts internationaux et des spécialistes locaux. Avec le tarissement progressif de l’aide internationale, un phénomène parfaitement prévisible après tant d’années de paix, le regard de la communauté internationale s’est détourné du patrimoine. Ce désengagement financier et institutionnel s’est fait durement ressentir sur le bâti ancien des villes de Bosnie-Herzégovine, et le défaut d’entretien chronique qui en résulte explique le préoccupant état de conservation dans lequel se trouvent aujourd’hui nos monuments. En ce qui concerne les monuments nationaux situés sur le territoire de Sarajevo, l’Institut de Sarajevo a joué un rôle actif dans leur restauration. D’une manière générale, la question de la restauration, du choix des monuments et de leur financement a ouvert un vaste débat. Les fonds proviennent d’une multitude d’acteurs : institutions européennes, contributions bilatérales d’États membres, mais aussi investissements de la Turquie (notamment via l’agence culturelle TIKA) et des pays du Golfe.
Symbole universel du martyre culturel de Sarajevo, la Vijećnica, hôtel de ville d’époque austro-hongroise devenu Bibliothèque nationale, a été détruite par les bombardements en août 1992. Sa reconstruction, étalée sur deux décennies jusqu’en 2014, incarne le sommet de l’aide extérieure de l’après-guerre. Ce chantier de plus de 16 millions d’euros a réuni une mosaïque de bailleurs : l’Union européenne (via les fonds de pré-adhésion), l’Espagne, l’Autriche, le Royaume d’Arabie saoudite et la ville de Budapest. Sur le plan technique, la restauration fut un succès incontestable grâce à une étroite collaboration entre experts internationaux et locaux. Toutefois, l’après-chantier révèle une dérive institutionnelle typique de la Bosnie contemporaine. Une fois le monument réhabilité, la Ville de Sarajevo s’est approprié le bâtiment pour y installer ses services administratifs et son conseil municipal. Elle a ainsi relégué la Bibliothèque nationale et universitaire, propriétaire historique légitime, dans un espace exigu. Ce financement international et mémoriel a été instrumentalisé par la politique locale pour asseoir le prestige municipal, tandis que le conflit juridique sur la propriété demeure non résolu. De plus, les lourds coûts de maintenance pèsent aujourd’hui sur les budgets locaux, illustrant la difficulté de pérenniser un patrimoine reconstruit à grands frais sans stratégie de viabilité locale.
Afin de promouvoir l’action de l’Institut et de sensibiliser le public, j’ai monté deux projets audiovisuels (« Les Amis de l’Institut » et « Les Collaborateurs de l’Institut ») diffusés sur ses canaux officiels et réunissant des témoignages d’experts du patrimoine. Par ailleurs, le programme pédagogique Les Petits Héritiers (Mali baštinici) a permis à de nombreux groupes d’écoliers, de lycéens et d’étudiants de l’Université de Sarajevo de bénéficier de conférences, d’ateliers et de visites guidées thématiques animées par moi-même et le personnel technique, autour des valeurs universelles du patrimoine de la capitale.
Tous ces efforts de revitalisation institutionnelle ont été couronnés de succès car plusieurs distinctions officielles m’ont été décernées. Le 19 décembre 2024, lors du 75e anniversaire du Musée de Sarajevo, une charte de reconnaissance a salué la coopération scientifique et fraternelle exemplaire entre les deux institutions pour la sauvegarde des monuments nationaux. Le 4 juillet 2025, le maire de Sarajevo, Predrag Puharić, a remis une distinction officielle à l’Institut au sein de la Vijećnica, honorant le partenariat continu avec la Ville, illustré notamment par les chantiers de restauration des façades historiques du centre-ville et de la Maison Despić. Enfin, le 18 juillet 2025, le Premier ministre du canton de Sarajevo, Nihad Uk, a remis une reconnaissance officielle au Dr Boris Trapara au sein du bâtiment du Gouvernement cantonal, saluant sa coopération fructueuse et son dévouement exceptionnel à la préservation du patrimoine de Sarajevo.

Directrice du Musée de Sarajevo, Indira Kučuk-Sorguč, remet une charte de reconnaissance à directeur de l’Institut, Boris Trapara, lors de la cérémonie officielle du 75e anniversaire du musée, décembre 2024
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Boris Trapara (24 août 2026). Boris Trapara à Sarajevo : auto-portrait d’un professionnel du patrimoine. Patrimoines et Politiques Mémorielles. Consulté le 5 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16ooy
