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De la Sorbonne à Babylone: qu’est-ce que Nikoleta m’a appris sur ma propre culture ?

Cet article a été publié en arabe dans le quotidien Al-Sabah le 23 août 2026

À Paris, j’ai rencontré Nikoleta Giagkoudi, une collègue grecque que j’avais croisée à la Sorbonne. J’étais loin de me douter que cette brève rencontre me permettrait de porter un regard différent sur l’Irak. Tous deux nous étudiions l’histoire : moi, l’histoire du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord, et elle l’archéologie des périodes historiques, avec une spécialisation portant sur Byzance. Nous nous étions rencontrés lors d’un cours d’italien, dans le cadre de notre second master. Au départ, l’italien n’était qu’une matière de plus à valider, comme tant d’autres cours universitaires que l’on croit terminés une fois l’examen passé. Mais, aussi étrange que cela puisse paraître, ce cours a ouvert une porte insoupçonnée, car c’est grâce à lui que j’ai rencontré une personne qui m’a permis de renouer avec ma culture d’une manière nouvelle.

Nikoleta et moi

 

Nikoleta parlait anglais, français, italien et grec, et elle apprenait l’arabe avec moi. De mon côté, j’apprenais d’elle quelque chose qui ne figurait pas à mon programme : comment considérer sa propre civilisation avec un regard extérieur. Nous parlions surtout français, parfois en italien, et puis soudain, nous nous retrouvions à parler de la Grèce, de l’Irak, de Babylone, de Sumer, des alphabets, des langues et des philosophes. Je ne sais pas comment la conversation pouvait commencer sur un sujet et finir sur un tout autre. Nous quittions la Sorbonne pour aller dans un café voisin et y restions des heures. À chaque fois, j’avais l’impression d’être non seulement assis avec une amie, mais avec quelqu’un qui portait en lui une histoire différente et qui envisageait la mienne sous un jour nouveau.

 

Ce qui m’a frappée chez Nikoleta, c’était son intérêt profond pour la Mésopotamie. Au début, je ne comprenais pas vraiment pourquoi ; elle était grecque, et il était donc naturel qu’elle s’intéresse de près à l’histoire grecque. Mais peu à peu, j’ai compris qu’on pouvait appartenir à une grande civilisation et se sentir captivé par une autre. Elle parlait de Sumer, de Babylone et de l’écriture cunéiforme comme si elle décrivait quelque chose de vivant, de vibrant, et non pas simplement des noms tirés de livres d’histoire. Et c’est là que j’ai commencé à ressentir quelque chose d’étrange, car moi, un Irakien venu à Paris pour étudier l’histoire, la politique et les identités transnationales, j’entendais une Grecque parler de l’histoire de mon pays d’une manière qui me donnait l’impression de la découvrir pour la toute première fois.

 

Un jour, elle me dit quelque chose qui me fit réfléchir. Elle parlait de la Mésopotamie et déclara : « Les Arabes ont grandement contribué à la transmission et à la diffusion de la philosophie, des mathématiques et des autres sciences.» Le mot « Arabes » m’interpella plus que la phrase elle-même, non pas pour la corriger ou engager un débat historique, mais parce que je me demandais : pourquoi une Grecque dirait-elle cela de la Mésopotamie ? Comment percevait-elle cette région où j’étais né ? Elle venait d’un pays à la civilisation immense, la terre de Platon, d’Aristote, de Socrate et d’Athènes, et pourtant, assise en face de moi à Paris, elle parlait avec enthousiasme de Babylone et de Sumer.

Dans la cour de la Sorbonne

Parfois, on ne perçoit pas la valeur du lieu où l’on est né, tout simplement parce qu’on y est né. Quand on vit dans une maison depuis l’enfance, elle devient banale ; on ne remarque plus la porte, l’escalier, la fenêtre, ni la rue, car on les voit tous les jours. Mais lorsqu’un inconnu arrive et demande : « Savez-vous ce qu’il y a ici ?», on recommence à regarder. Je crois que Nikoleta a fait exactement cela pour moi. Elle m’a permis de voir l’Irak d’un point de vue extérieur, et cela a été plus important à mes yeux que n’importe quelle nouvelle information sur Babylone ou Sumer.

En Irak, nous vivons sur un patrimoine historique immense, mais le problème est que vivre sur ce patrimoine ne signifie pas forcément en avoir conscience. On peut traverser une terre où des civilisations ont prospéré pendant des millénaires sans rien ressentir, entendre le nom de Babylone des centaines de fois jusqu’à ce qu’il devienne banal, et pourtant, quelqu’un de Grèce, de France ou d’ailleurs arrive, lit sur Babylone pendant des années, s’y rend ou fait des recherches à ce sujet, et vous en parle avec enthousiasme. Soudain, vous réalisez que quelque chose qui vous est familier depuis toujours peut être absolument fascinant pour autrui.

 

C’est alors que j’ai commencé à réfléchir à notre relation, en tant qu’Irakiens, à notre civilisation. Nous répétons souvent que l’Irak est le berceau des civilisations, que l’écriture y a vu le jour, que les premières villes, les premiers États et les premières lois y ont émergé, et nous évoquons Sumer, Babylone et l’Assyrie presque systématiquement. Mais répéter ces phrases ne signifie pas que nous en comprenions le sens. Parfois, la fierté de la civilisation se réduit à un simple slogan, car on peut affirmer que « l’Irak est le berceau des civilisations » sans rien connaître de la civilisation en question. Il y a une grande différence entre être fier du passé et le connaître réellement.

 

Dialogue des civilisations aux terrasses des cafés parisiens

C’est peut-être pour cela que l’admiration de Nikoleta pour la Mésopotamie différait de celle des Irakiens. Elle n’en parlait pas parce qu’elle était irakien, ni pour me flatter, et elle n’avait aucune raison de dire du bien de mon pays. Elle parlait de quelque chose qu’elle aimait, qu’elle avait étudié et qu’elle considérait comme important, et cela m’a amené à interpréter ses paroles différemment. Quand quelqu’un de votre pays vous dit que votre civilisation est grande, vous finissez par l’entendre si souvent que cela devient banal. Mais quand quelqu’un d’une autre civilisation le dit, quelqu’un qui ne se sent aucune obligation envers votre image nationale, vous commencez à vous demander : pourquoi y accordent-ils autant d’importance alors que je n’y vois pas d’importance ?

 

Cela m’a aussi fait penser à la Grèce. Je la connaissais par les livres : Platon, Aristote, Athènes, la philosophie, le théâtre. Mais Nikoleta la connaissait autrement. Elle n’en parlait pas comme d’un sujet historique, mais comme d’une chose profondément ancrée dans sa mémoire, sa culture, sa façon de voir le monde. Elle n’avait pas besoin de me dire : « Je suis grecque », car cela transparaissait dans sa manière d’évoquer son histoire. Et c’est alors que j’ai compris la différence entre connaître une civilisation et l’intégrer pleinement à son identité.

Cela m’a amené à réfléchir au concept d’« orthodoxie civilisationnelle », que j’entendais dans un sens particulier, et non religieux. Je veux dire que la civilisation peut rester profondément ancrée en une personne – dans sa langue, sa mémoire et sa façon de parler du passé – même assise à la terrasse d’un café parisien. Nikoleta portait en elle quelque chose de la Grèce, tout comme j’en portais quelque chose de l’Irak, mais nous ne l’avons réalisé qu’en abordant le sujet de l’histoire.

Le plus étrange, c’est que nous procédions à l’envers. Elle connaissait l’Irak de l’extérieur, et moi de l’intérieur ; je connaissais la Grèce de l’extérieur, et elle de l’intérieur. Pourtant, cela ne signifie pas qu’une personne ayant une perspective interne soit toujours plus à même de comprendre les choses. Parfois, une personne extérieure perçoit quelque chose qui échappe à une personne intérieure, car cette dernière y est habituée. Inversement, une personne intérieure peut apporter des éclaircissements à une personne extérieure, éclaircissements qu’elle ne peut acquérir par la seule lecture. C’est pourquoi notre conversation fut si enrichissante : chacun de nous possédait environ la moitié du tableau.

Je lui expliquais l’Irak, et elle m’expliquait la Grèce. Puis nous passions au langage, discutant de l’arabe, du grec et de l’italien, et parfois même de l’alphabet. Nous nous retrouvions confrontés à une question plus vaste que tous ces détails : les civilisations sont-elles vraiment aussi distinctes qu’on l’imagine ? Plus nous parlions de langue et d’histoire, plus j’avais le sentiment que les frontières entre les civilisations étaient moins rigides qu’on ne le pensait. Un mot voyage, une idée voyage, un livre voyage, un marchand voyage, un soldat voyage, un étudiant voyage, et puis, après des siècles, nous oublions le chemin parcouru et il ne nous reste que le résultat.

C’est ce qui a rendu la discussion sur l’alphabet si fascinante à mes yeux. Je me suis retrouvé à apprendre d’une Grecque des choses liées à ma région, et elle à apprendre de moi des choses liées à la sienne, comme si chacun de nous découvrait une partie de son histoire à travers l’autre. J’ai ainsi commencé à comprendre que les civilisations ne sont pas totalement autonomes et qu’aucune n’a jamais vécu en vase clos, insensible à son environnement. Chaque civilisation a reçu et donné, appris et enseigné ; des choses lui ont été transmises et d’autres ont été transmises par elle. Mais lorsque nous lisons l’histoire contemporaine, nous avons tendance à compartimenter les civilisations, comme si chacun était née et avait vécu isolément.

C’est peut-être pour cela que j’ai fini par apprécier l’idée que Babylone soit irakienne par sa situation géographique, mais universelle par son influence, et que la Grèce soit grecque par son territoire, mais universelle par ses idées. La civilisation naît dans un lieu précis, mais elle n’y demeure pas nécessairement l’apanage. Lorsqu’une idée transcende ses frontières et atteint une personne née ailleurs, elle s’inscrit dans une histoire plus vaste.

Et c’est ce qui s’est passé avec Nikoleta. Elle n’avait pas besoin de devenir irakienne pour aimer la Mésopotamie, et je n’ai pas besoin de devenir grec pour comprendre leur rapport à leur histoire. Il nous suffisait de nous écouter. C’est peut-être là une des choses que les livres n’offrent pas facilement. Un livre donne des informations sur une civilisation, mais une personne qui l’incarne nous offre une toute autre perspective.

 

Vous pouvez lire des dizaines de livres sur la Grèce, mais lorsque vous discutez pendant des heures avec une Grecque de l’histoire de son pays, vous commencez à comprendre quelque chose que les livres peinent toujours à transmettre. De même, vous pouvez étudier Babylone pendant des années, mais une simple question posée par un inconnu peut vous amener à reconsidérer une évidence.

Et c’est ce qui m’est arrivé.

La version originale de mon article dans Al-Sabah

 

Avant, je pensais connaître ma civilisation parce qu’elle faisait partie de mon histoire, mais j’ai découvert que parfois, j’ai besoin de quelqu’un de loin pour me sentir proche d’elle. Et c’est peut-être ce qu’il y a de plus étrange dans notre rapport à un lieu. Il nous arrive de nous chercher à l’étranger, pour finalement découvrir que c’est le monde extérieur qui nous y ramène.

Ainsi, je ne crois pas que le plus beau dans mon amitié avec Nikoleta soit qu’elle m’ait permis d’en apprendre davantage sur la Grèce, même si j’ai beaucoup appris d’elle à ce sujet, mais plutôt qu’elle m’ait permis de découvrir quelque chose de nouveau sur l’Irak. Elle m’a fait voir Babylone et Sumer non pas comme faisant partie de notre passé irakien, mais comme faisant partie d’une histoire qui peut intéresser un Grec à Paris, qu’il peut lire et dont il peut parler avec enthousiasme.

 

Et cela, pour moi, donne un tout autre sens à la civilisation.

Que quelqu’un naisse loin de votre terre, avec sa propre langue, sa propre histoire et ses propres souvenirs, et découvre ensuite dans votre histoire quelque chose qui mérite d’être étudié et apprécié. C’est alors que vous réalisez que votre civilisation ne se limite plus au lieu où vous êtes né.

Souvent, je me dis que je n’ai pas rencontré Nikoleta simplement pour apprendre d’elle sur la Grèce. Peut-être l’ai-je rencontrée pour en apprendre davantage sur l’Irak, une connaissance que je possédais déjà, mais que je n’avais pas perçue de la même manière.

C’est pourquoi, lorsque je repense à nos conversations près de la Sorbonne, je ne me souviens pas seulement d’avoir discuté d’histoire ; je me souviens d’avoir redécouvert nos histoires respectives. Elle voyait l’Irak à travers un regard grec, et je voyais la Grèce à travers un regard irakien, et entre ces deux regards se trouvait Paris, une ville qui n’appartenait entièrement à aucune de nous deux, mais qui offrait un espace où nous pouvions parler de tout.

Et le plus étrange, c’est que toute cette histoire a commencé par un cours d’italien.

Une matière universitaire que je considérais au départ comme une simple formalité, mais qui a ensuite donné naissance à une amitié, et cette amitié m’a mené à l’histoire, et l’histoire m’a finalement conduite jusqu’en Irak.

C’est peut-être pour cela que j’aime encore plus l’université quand j’y pense sous cet angle. L’université n’est pas seulement un lieu où obtenir un diplôme. Parfois, le plus important n’est pas le cours qu’on suit dans un amphithéâtre, mais la personne à côté de laquelle on s’assoit, sans s’en rendre compte, et qui va changer notre vision du monde.

Peut-être serais-je resté en Irak et aurais-je découvert la Grèce dans les livres, et peut-être Nikoleta serait-il resté en Grèce et aurait-il découvert l’Irak dans les livres. Mais Paris nous a réunis, la Sorbonne nous a offert l’espace, l’italien nous a donné une petite raison d’apprendre, et puis l’histoire a fait le reste.

Finalement, j’ai compris une chose simple, mais qui m’est restée : parfois, on n’a pas besoin de voyager pour découvrir une autre civilisation ; il suffit de rencontrer quelqu’un qui en est issu.

Et parfois, plus étrangement encore, on n’a pas seulement besoin d’une personne étrangère pour découvrir sa civilisation ; on a besoin qu’elle nous reconnecte à la nôtre.

C’est ce que Nikoleta a fait pour moi.

Elle m’a fait, moi, un Irakien venu à Paris étudier l’histoire et la politique et les identités transnationales, retourner un instant à Babylone et à Sumer, mais cette fois par la voie grecque.

Ahmed Al-Rubaye
Ahmed Al-Rubaye

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Ahmed Al-Rubaye (3 septembre 2026). De la Sorbonne à Babylone: qu’est-ce que Nikoleta m’a appris sur ma propre culture ? Patrimoines et Politiques Mémorielles. Consulté le 5 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16pzl


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