À deux kilomètres de l’esplanade des mosquées, la situation à Cheikh Jarrah, quartier palestinien de Jérusalem-Est
Par Diana Hamrah
Le Dôme du Rocher à Jérusalem, ville sainte pour les trois grandes religions monothéistes, est le troisième lieu saint de l’islam. Depuis le 7 octobre 2023, la Guerre Israël-Hamas, sur fond de conflit israélo-palestinien, a conduit à une montée des tensions sans précédent entraînant des attaques intransigeantes et indiscriminées contre la population civile palestinienne dans la bande de Gaza. Mais que passe-t-il à Jérusalem, ville trois fois sainte, pour l’instant en retrait de combats mais objet depuis des décennies d’une “pression patrimoniale” constante ?

Une carte du quartier de Cheikh Jarrah, de la Vieille ville de Jérusalem et de l’enceinte de la mosquée al-Aqsa. Source : https://x.com/AlMonitor/status/1392870054098784262
Journaliste et reporter multi-média basée à Tel-Aviv, Ahlam Othman (https://il.linkedin.com/in/ahlam-osman-211096178 ; https://almashhad.com/contact-us/) travaille actuellement à la télévision Al-Mashhad, fondée le 1er novembre 2023 et basée aux Émirats Émirats arabes unis (https://fildalgerie.dz/lancee-aujourdhui-al-mashhad-la-nouvelle-chaine-de-television-innovante-repoussant-toutes-les-limites/). Les divers reportages qu’elle réalise pour les médias lui permettent d’avoir une perception approfondie de la situation. Pour notre blog, nous l’avons interrogée sur la situation des habitants de quartier de Cheikh Jarrah, au nord de la vieille ville, où une bataille judiciaire oppose depuis 1972, Palestiniens et Israéliens. À Jérusalem-Est, la bataille concerne autant le patrimoine immobilier et la question concrète de la propriété des maisons, que les monuments patrimoniaux de ce quartier où se trouve notamment le Tombeau des Rois. Comment la politique sécuritaire israélienne affecte-t-elle la vie quotidienne des habitants ?
Pouvez-vous nous décrire les modalités de la politique sécuritaire israélienne à Jérusalem-Est et en particulier dans le quartier de Cheikh Jarrah ?
Les menaces sécuritaires israéliennes envers les habitants palestiniens de Jérusalem s’exercent principalement par le biais des systèmes de surveillance, via les caméras installées dans tous les quartiers de Jérusalem-Est. De plus, les colons israéliens sont tous armés : pour les habitants, le sentiment d’insécurité est exacerbé . D’autre part, la présence massive des forces de sécurité et de la police israéliennes suscite un sentiment croissant de malaise et de harcèlement psychologique chez les habitants de Jérusalem-Est et chez les Palestiniens en général. Récemment, lors des marches organisées par les colons, la police israélienne interdisait aux propriétaires de commerces dans les marchés de la vieille ville de rouvrir leurs magasins, considérant cela comme une menace sécuritaire. Les arrestations administratives, régies par le droit en vigueur depuis le mandat britannique, permettent d’arrêter les résidents de Jérusalem-Est sur la base d’un dossier secret inaccessible aux avocats ou à toute autre partie extérieure, et le détenu reste sans jugement ni condamnation. Les expropriations constituent une menace sécuritaire; des groupes de colons achètent ou bien s’emparent frauduleusement des maisons, prennent le contrôle sur les terrains environnants ou imposent des restrictions qui pèsent sur la vie des habitants. Plusieurs familles ont été l’objet de tentatives d’expulsion sous prétexte qu’elles appartiennent désormais à des Israéliens. Depuis avril 2021, la présence constante des colons à Cheikh Jarrah et leurs tentatives continues de provocation envers les résidents de ce quartier ont conduit à des violences et à des affrontements.
Quelles formes de discrimination des pratiques religieuses sont pratiquées à l’encontre des résidents musulmans ou chrétiens du quartier de Cheikh Jarrah?
Souvent, la discrimination est d’abord liée à l’âge des fidèles. C’est le cas pour les musulmans qui viennent prier à la mosquée al-Aqsa où l’accès des jeunes est interdit et celui des femmes, limité en fonction de leur âge. Cependant, dans certains cas, l’accès des personnes âgées de plus de 50 ans est autorisé. A plusieurs reprises, la mosquée al-Aqsa a été fermée. On observe également des attaques contre les cimetières chrétiens de Jérusalem, les insultes envers les musulmans et les chrétiens et l’utilisation de méthodes dégradantes envers eux comme cracher au passage d’une femme voilée, d’un cheikh, d’un religieux chrétien ou musulman ou bien de moines et de religieuses. Et cela s’applique aux habitants de Cheikh Jarrah.

La mosquée Cheikh Jarrah est attribuée à Al-Hussein bin Issa Al-Jarrahi, un célèbre commandant de l’armée de Saladin Al-Ayyubi. Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Jarrah22.jpg
La situation des habitants de Jérusalem, en particulier de Cheikh Jarrah, s’est aggravée en 2021 en raison de l’augmentation de la saisie de maisons et du déplacement forcé des habitants du quartier. Cela résulte d’une série de mesures prises par l’occupation israélienne dans le but de s’emparer de tous les quartiers de Jérusalem. Dans ce contexte, la question se pose sur les méthodes utilisées par l’occupation pour s’emparer des maisons des habitants de Cheikh Jarrah.
Sur quelles bases juridiques repose l’occupation israélienne et le processus d’appropriation des maisons des habitants de Cheikh Jarrah ? Des notifications préalables ont-elles été émises ? Des procès ont-ils eu lieu devant les tribunaux israéliens ?
Les saisies des terres à Cheikh Jarrah se font sous prétexte de transformer la terre en un lieu public, comme un parking au service des colons, ou bien en invoquant un projet touristique, comme un hôtel et ses installations, et dans ce cas, le contrôle de la terre est assuré en tant que zone d’intérêt public et zones d’ installations de services. Les autorités emploient fréquemment l’argument selon lequel ces propriétés étaient juives avant 1948. Ou bien encore les colons procèdent à la saisie par la force des armes, ceci sous la protection de la police israélienne. Il y a cependant des notifications préalables au processus d’évacuation, et souvent, les familles recourent à la justice devant les tribunaux israéliens pour empêcher des décisions d’appropriation, de destruction ou d’évacuation. Certaines personnes se tournent également vers les institutions judiciaires internationales.
Ce conflit à Jérusalem entraîne des répercussions directes sur la vie des habitants : atteinte aux libertés et aux droits fondamentaux et restrictions de la liberté de mouvement, de travail et d’éducation sont monnaie courante.
Justement, dans quelle mesure l’occupation israélienne empêche-t-elle les habitants de Jérusalem-Est de travailler, d’étudier et de se déplacer librement dans la ville ?
Dans le cas où une personne est arrêtée et a un dossier de sécurité, cela pourrait la priver de recevoir ses allocations, comme l’assurance nationale, et l’empêcher de travailler dans des centres, des institutions et des entreprises israéliennes, ainsi que l’empêcher de poursuivre des études universitaires, et lors des déplacements, il sera soumis à un examen intensif de sécurité, et il pourrait être interdit de voyager à l’étranger.
La question des habitants de Jérusalem représente un modèle des violations des droits de l’homme auxquelles sont confrontés quotidiennement les habitants de ces quartiers.

Projet de construction d’un quartier résidentiel à Kabaniyya Umm Haroun (en ROUGE à Cheikh Jarrah). Source : https://info.wafa.ps/userfiles/server/pdf/eshakhjarah.pdf
Quelles sont les instances susceptibles de défendre les droits civils des habitants du quartier de Cheikh Jarrah et des résidents de Jérusalem pour les protéger contre de telles violations ? Quelle est l’efficacité de ces entités face aux agressions israéliennes ?
Il existe des organisations non gouvernementales (ONG) pour la protection et la défense des droits des Palestiniens et les libertés civiles et politiques, contre les violations des droits de l’homme dans les territoires palestiniens occupés. Nous pouvons mentionner quelques exemples d’ONG, comme B’Tselem – The Israeli Information Center for Human Rights in the Occupied Territories (https://www.btselem.org/), financé par des fonds collectés en Europe et en Amérique, Huryyat – The Center for Defense of Liberties and Civil Rights (https://hurryyat.net/?lang=en), ou encore Adalah – The Legal Center for Arab Minority Rights in Israel (https://www.adalah.org/en), mais ces organisations issues de la société civile et dévouées à la défense des droits de tous, Palestiniens, Juifs et Arabes israéliens voient leur activité entravée dans le contexte actuel.
Propos recueillis et traduits de l’arabe par Diana Hamrah.
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Diana Hamrah (16 décembre 2023). À deux kilomètres de l’esplanade des mosquées, la situation à Cheikh Jarrah, quartier palestinien de Jérusalem-Est. Patrimoines et Politiques Mémorielles. Consulté le 13 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/vwcz
